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Full text of "Voyage en Patagonie"

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HARVARD UNIVERSITY 




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LIBRARYOFTHE 
PEABODY MUSEUM OF AMERICAN 
ARCHAEOLOGY AND ETHNOLOGY 

SAMUEL KIRKLAND LOTHROP 

BEQUEST 



Received June 9, 1966 




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COMTE HENRY DE LA VAULX 

'voyage 

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PATAGONIE^ 

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LIBRAIRIE HACHETTE ET C- 

PAKIS, 79, BOULEVARD S A 1 N T-GE R H AI N 
1901 



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A IIENR Y DE LA VA ULX 

JOTAIT-CE en 1S6Î ou en JS63? — L'histoire 
est si ancienne qu'il ne m'en souvient plus. 
En ce temps-là^ quelque.^ jeunes hommes se ren- 
contraient deux ou trois fois la semaine dans un 
petit rez-de-chaussée obscur et bas de la rue 
d'Amsterdam, C'était le bureau de rédaction de 
la Revue Française y revue de grand format 
comme la Bévue des Deux Mondes^ à couverture 
jaune comme la Bévue de Paris, mais d'une min- 
ceur aussi modeste que son tirage et sa notoriété. 
Un bruit courait^ que le Directeur, gros garçon 
blond^ blême et grave, qui fut depuis secrétaire 
général de je ne sais quelle préfecture^ laissait 
volontiers courir. On se chuchotait mystérieuse- 
ment à Voreille que Monsieur le Duc de Broglie 
inspirait la revue. On laissait même entendre 
quil la commanditait. Je dois ajouter que tous 
tant que nous étions^ nous n'y écrivions que pour 
r honneur^ ou plutôt pour le plaisir de nous voir 
imprimés. C'est là. dans ce lieu san.s lumière^ que, 



— H — 



pour la première fois, f entendis le beau poète 
Armand Silve^tre réciter ses premiers Sonnets 
Païens, magnifiques et voluptueux. Jules Clare- 
tie y fit ses premières armes de plume. Quant à 
moi, je confesse y avoir publié quelques médiocres 
sonnets, mal venus et mal bâtis, à rimes incor- 
rectement entrecroisées, dont Théophile Gautier, 
avec sa bonhomie gouailleuse, paternelle et magis- 
trale, daigna me dire : « — Comment ! Si jeune, 
et tu fais déjà des sonnets libertjfns! » — Et c'est 
pourquoi je n'en fis et n'en ferai pi us jamais de tels. 

Tout chemin, suivant le commun proverbe, 
mène à Rome; aussi ne vous étonnez pas, mon 
cher La Vaulx, que la rue d'Amsterdam nous 
serve de transition pour aller en Patagonie. 

Or donc, en ce bureau de la Revue Française, 
à travers un nuage de fumée toujours plus épais 
et jamais dissipé, apparaissait par fois un homme 
olympien, fatal et barbu. Et cet homme était élo- 
quent et bavard. Il nous contait maintes aven- 
tures extraordinaires à lui advenues, maintes 
merveilleuses prouesses par lui accomplies aux 
pays d'outre-mer, sur le versant des Andes, dont 
les sommets les plus abrupts, les précipices, les 
vallées et les plaines lui semblaient être familiers. 



— m — 



Et lorsqu* il parlait, en de méchants termes d'ail- 
leurs, des Chiliens, ses ennemis, qui l'avaient 
détrôné, son front chenu se ridait, ses yeux 
Jetaient des éclairs, son nez se courbait en bec de 
condor, un rire mauvais crispait sa bouche et, 
hérissant ses moustaches, se prolongeait en ondes 
frémissantes tout le long de sa longue barbe 
noire. Mais je m'aperçois que f ai négligé de vous 
présenter, avec la pompe due, Sa Majesté Orllie- 
Antoine /•% roi d'Araucanie et de Patagonie ! 



On m'a affirmé depuis, qu'en son état civil, il 
se nommait tout uniment M, de Tounens ou Ton- 
neins et qu'il avait été avoué à Périgueux. C'était 
un grand hâbleur et, à vrai dire, un gascon 
truffé. Quoi qu'il en soit, il nous étonna et nous 
divertit. Il nous caressd fort, Claretie et moi, et 
nous pria, en notre qualité d'étudiants en droit, 
de vouloir bien collaborer à la Constitution qu'il 
comptait octroyer à ses peuples^ aussitôt après 
son retour de l'île d'Elbe, qu'il jugeait prochain. 
D'ailleurs, il prodiguait les titres honorifiques et 
transformait royalement les constellations aus^ 
traies en crachats décoratifs. On l'accusa même 
d'en trafiquer. Je dois reconnaître qu'il nous créa 
tous Grands Officiers et quelques-uns Grand'- 



IV — 



Croix de la Croix du Siid^ gratuitement. Me 
sachant poète lyrique^ il me promit le gouverne- 
ment de la Terre de Feu qu'il devait conquérir. 
A Claretie qui^ n'écrivant quen prose., lui sem- 
blait plus sérieux., il offrit, avec les Sceaux Pata- 
gons., la présidence de Son Grand Conseil Arau- 
can. J'acceptai naïvement. Plus subtil, Claretie 
prit prétexte de ses goûts casaniers et déclina 
tant d'honneurs^ se réservant pour des destinées 
moindres mais plus sûres. Cela dura quelques 
mois. Un jour ., le Boi ne vint pas. On ne le vit 
plus. Bref, je crois quil mourut sur la terre 
d'exil, c est-à-dire en France où il était né. 

Ce Tartarin de Périgord était, paraît-il., un 
précurseur. Vous lavez vous-même constaté. 
Orllie-Antoine eut le sentiment ou, pour dire 
mieux, le pressentiment de notre politique actuelle 
d'expansion coloniale. On le crut fou. Il n'était 
que hanté par une idée fixe, comme tous les 
hommes de génie, La Fortune le trahit, A la plu- 
part des aventuriers, pour ne paraître point ridi- 
cules ou insensés, il ne manque souvent que 
d'avoir été heureux jusqu'au bout ; et le rêve de 
royauté Patagone de V ex-avoué de Périgueux 
n'est pas relativement plus extravagant que la 






tentative d'empire Mexicain où fut alorsr même 
entraîné le clievaleresque et infortuné Maximilien 
de Habsbourg, 

Aussi aventureux quOrllie-Antoine, vous avez 
été plus sensé» Les Normands, vos ancêtres, avec 
rinstincl conquérant et le sang impétueux qui 
pousse aux entreprises lointaines, vous ont légué 
la prudence avisée qui les conduit à bien. Aussi, 
navez-vous pas tenté de fonder un royaume. 
Vous vous êtes contenté d'aller chercher du nou- 
veau, au bout du monde. Vous y avez goûté des 
sensations fortes, des plaisirs singuliers; entre 
autres, celui d'être impunément sacrilège et quel- 
que peu cannibale, Et vous l'avouez ingénument^ 
sans honte et sans remords, La passion ethnogra- 
phique excuse tous les forfaits. En ce siècle de 
lucre, il est beau de n'être criminel que par amour 
de la science et par désir de gloire. 

J'ai lu vo(re livre. Il se recommande autant par 
ses défauts que par ses qualités. Les uns comme 
les autres n'ont rien de vulgaire. Il est, à mon 
gré, trop concis, mais il est très vivant. Les 
tableaux que vous nous présentez ont du relief, 
un je ne sais quoi d'immédiat et d'instantané; 
mais ils défdent sous nos yeux avec la vélocité du 



— VI — 



cinématographe. Je ne puis m'empêcher de regret- 
ter et vos lecteurs (que je vous souhaite innom- 
brables) seront tous de mon sentiment^ que vous 
n'ayez développé davantage^ au risque de mener 
parfois la vérité jusqu'aux limites de la fiction^ 
certains épisodes de votre odyssée patagone, ainsi 
que Gabriel Ferry Va fait pour le Mexique, 
Gabriel Ferry ^ dont Gustave Aimard que vous 
daignez louer ne fut qu'un imitateur grossier^ 
' n'est pas seulement un adroit conteur d'aven- 
tures. Nul na su plus artistement disposer de belles 
histoires amoureuses^ picaresques ou tragiques 
dans le cadre éclatant et sauvage des forêts^ des 
savanes et des déserts mexicains quil avait lon- 
guement battus de la corne de son mustang. 

Vous aussi y tel que le prudent Ulysse^ vous 
avez vu des choses et des êtres étranges. Je 
demeure émerveillé à suivre sur la carte à l'aide 
des lignes de points noirs qui le marquent, le che- 
min que vous avez pa,rcouru durant les seize mois 
que se prolongea votre exploration. Du Rio 
Negro à la Terre de Feu^ que de solitudes traver- 
sées^ que de hauts plateaux arides, que de plaines 
à r infini y que de fleuves aux noms barbares^ fran- 
chis^ remontés ou descendus, que de lacs pullu- 



— VII — 



lant de vie venimeuse et vénéneuse^ que de Cor- 
dillères escaladées derrière quelque Indien dou- 
teux ou stupide^ avec la troupe des chevaux 
fourbus que conduit tristement la jument mar- 
raine ! C'est le chariot qui se rompt ou s'enlize^ 
le fleuve débordé^ le guide qui s'égare^ les che- 
vaux qui se débandent, la faim, la soif le pam- 
pero glacial soufflant en tempête^ l'imprévu^ les 
accidents^ les joies, les désespoirs du voyageur 
isolé qui a tout à redouter^ aussi bien des forces 
aveugles de la nature que de la bête et de V homme. 
Vous avez vu et pratiqué tour à tour l'émigré 
Européen, le Créole de race blanche, le Gaucho 
brutal et hardi, VAradcan trapu^ belliqueux, 
ivrogne et sournois, le beau Tehuèlche à la taille 
élancée et souple, d'âme naïve et généreuse. La 
lutte, le souci continuels, les hasards de la vie 
errante exaspèrent les personnalités. Votre livre 
abonde en figures originales. C'est votre écuyer 
fidèle, le Gaucho Juan Gonzales qui lace les per- 
drix au vol; cesl Namuncura, V héritier vaincu 
des vieux chefs Araucans, de Cacique devenu 
colonel Argentin, qui, assis devant sa hutte^ 
■regarde la vaste terre et murmure pensivement: 
« — Jadis toute la pampa était à moi »; — 
c'est nhsaisissable Asencio, ce brigand solitaire 



— VIII — 



qui^ toujours invisible, vous escorte, dont les 
feux trompeurs s'allument chaque soir sur la 
sierra^ et qui ne se nourrit que des langues de 
chevaux qu'il vole et tue. Et Popper, qui s'inti- 
tulait aussi roi de Patagonie, battait monnaie 
avec l'or recueilli dans les alluvions, épouvan- 
tait Punta-Arenas de ses orgies et laissait couler 
tous ses millions dans un fleuve de gin, de tafia et 
d'eau ardente! J'en passe et de meilleurs et de pires. 

Mais il ne faut pas non plus que j'oublie les 
bêtes. L'homme primitif en est encore proche, il 
vit au milieu d'elles, il en vit, et, comme elles, il 
est sauvage et vagabonda 

Vous avez chassé, mangé, disséqué, empaillé, 
collectionné tous les animaux qui vivent sur ce 
versant des Andes : le guanaco, le cerf, le puma 
ou lion d'Amérique, le nandou que l'on nomme 
vulgairement la petite autruche, les divers tatous 
qui, sur la braise, cuits dans leur carapace, sont 
un mets succulent, le lièvre patagon qui n'est, à ce 
que vous assures, qu'un simple agouti, le renard et 
r aigle des pampas, toutes les variétés de canards, 
de sarcelles, d'outardes et de flamants qui peuplent 
les eaux, les scorpions qui rampent sur le sol, les 
insectes et les papillons qui volent dans l'air. 



— IX — 



Et partout y vous avez passé, forçant obstacles 
et mauvais vouloirs, grâce à votre ténacité nor- 
mande, à votre joyeuse humeur et à la vaillance 
de votre estomac. « // faut avoir le cœur solide 
pour assistera un festin indigène ». Vous Vaffw- 
mez, et certes on n'en saurait douter après avoir 
lu les scènes vraiment effroyables que vous vous 
plaisez à décrire. 



Le Cacique Araucan Saihuéqué vous reçoit. Il 
allume pour vous faire honneur des feux sur les 
montagnes. Ses femmes, le visage peint en rouge, 
vous accueillent. Elles portent à leurs manteaux 
des broches plus larges que des couvercles de cas- 
seroles et des étriers d'argent en guise de boucles 
d'oreilles. On égorge un mouton. Les intérieurs 
tout crus et fumants encore vous sont servis dans 
une écuelle graisseuse. L'hospitalier Cacique vous 
présente un morceau de choix, la fressure. Après 
une courte hésitation, votre conscience d'explora- 
teur remporte sur vos dégoûts de civilisé. Vous 
avalez cette pâte saignante qu assaisonne un œuf 
d^ autruche fécondé, et votre hôte ravi vous déclare 
que vous êtes le premier homme pâle qui n'ait point 
boudé à sa viande. Dès lors, il vous tient en estime. 
Cette fête dure trois jours. Votre eau-de-vie coule 



à flots. La tribu entière^ aux sons du ràli et dt 
ta iroutouka^ se tivre à des danses lubriques^ et 
tandis que te Cacique^ ivre-mort^ repose sous ta 
tente de peaux ^ vous^ soucieux de votre mission 
anthropotogique, vous mensurez ses femmes et 
ses fiites. Ettes ont te crâne petite ta gorge haute 
et ta chute des reins targement dévetoppée. Il est 
fâcheux qu'ettes se bornent^ pour tout soin de 
toitette^ à s^oindre te corps^ du sinciput à Vorteil^ 
avec de ta graisse de jument. 

Plus toin, marchant vers te Sud^ vous parve- 
nez au campement du grand chef Tehuelche Salca- 
mata. En r absence du maître qui chasse dans tes 
vattéesde ta Cordittère^ sa première femme^ bette 
et forte Patagone^ vous offre sa tente. L'accueit 
est si gracieux que vous attendez non sans inquié- 
tude te retour du chasseur. E)ifin^ le voici. Revêtu 
du manteau formé de treize peaux de guanacos 
mort'nés^ cousues ensemble et peintes à l'envers 
du poil, te Cacique ouvre l'audience par ces 
paroles cordiales : — « Que la Divinité favorise 
ton voyage. » — Il vous traite en Souverain 
voyageur et vous convie à un Trapumaï d'honneur , 
grande chasse aux guanacos et aux autruches. 
Il en est fait un furieux massacre : soixante- 



1 



— XI — 



seize autruches et quatre-vingt-^nze lamas ou 
guanacoSy sans compter d* innombrables autres 
bestioles. On déjeune sur place^ sur le pouce y 
avec les poumons^ les cœurs^ les foies cruSy 
tout chauds. Les carcasses servent de plats. 

Sakamata vous aime. Vous l'avez conquis^ fort 
immoralement d'ailleurs y par r eau-de-vie. Sa 
femme aussi vous aime. Votre peau rose et 
blanche a charmé la Peau-Bouge. Dès l'aube^ 
elle vous vient éveiller en vous apportant une 
tasse de maté parfumé. Un jour y vous lui faites 
un petit présent de sucre. Elle vous remercie, 
frotte câlinement sa Joue contre votre Joue et 
s'étonne que vous ne V embrassiez pas. Vous affir» 
mez vous en être tenu avec votre hôtesse Patagone 
aux menus Jeux de la petite... autruche. Je veux 
bien vous croire sur parole^ mais vous avez fait 
preuve, dans les festins indigènes^ d'un tel esto- 
mac, qu'il serait peut-être permis de vous soup- 
çonner de n'avoir pas manifesté, dans les choses 
de cœur, un moins intrépide courage. 

Sur le rio Senguer, chez Mangèkéké — ces 
Caciques ont vraiment des noms de gens habitués 
à coucher en plein air — vous assistez au Hue- 
coun-Rouka. Le Chef donne cette fête pour celé- 



— XII 



brer la puberté de F une de ses filles^ qu'il avança, 
dites-vous, afin de faire coïncider la solennité 
avec votre séjour sous ses tentes. Le Huecoun- 
Rouka est une cérémonie religieuse, avec invoca- 
lions au Soleil, chants et danses sacrés^ qui 
s'achève, suivant Vusage, en une ivresse générale 
et par une prodigieuse boucherie de juments et de 
vaches. La plaine est jonchée de viandes, de 
membres épars, de têtes et de viscères amoncelés. 

Ce Mangékéké est, semble-t-il, d'un naturel 
exubérant^ d'une familiarité que j'oserais quali- 
fier d'importune. Au festin de gala, il se couche 
sur vous, se renverse en arrière jusqu'à mettre 
ses pieds sous vos narines offensées, et s'obstine 
à vous offrir la côtelette saignante dans laquelle 
il vient de mordre. C'est un ivrogne fieffé. Vos 
moyens d'action, ici comme ailleurs, sont les 
mêmes. Vous enivrez le Cacique, vous fascinez ses 
femmes, afin qu'on vous laisse libre de courir à 
votre aise le pays, en quête d'anciens cimetières 
et de sépultures fraîches. L'anthropologie fut, à 
vrai dire, votre unique passion. Elle vous tient, 
vous obsède, vous possède et vous pousse aux 
actes les plus répréhensibles. Vous profanez la 
terre des morts, vous violez leurs tombeaux, sans 



— XllI 



scrupule aucun, à la terreur des Indiens qui vous 
tiennent pour sorcier et quelque peu vampire. 

— « Moi qui n'en suis plus à un sacrilège près » 

— dites-vous cyniquement après avoir déterré le 
fils. de Lipitchoun enseveli avec sa pipe, une botte 
d'allumettes et du tabac ; et vous contez de façon 
fort plaisante la visite que vous fit un sien cousin 
attristé du sort réservé à ses restes et que vous 
renvoyâtes satisfait des consolations spiritueuses 
que vous lui aviez prodiguées. — « Mes collections 
ont augmenté considérablement », ajoutez-vous. 
Vous veniez en effet de les enrichir d'un petit 
enfant couché dans son berceau, pièce rare. Mais 
de toutes vos trouvailles, la plus belle, la plus 
abominable et la plus heureuse fut celle du géant 
Patagon. 

Ses parents, désolés de sa mort récente, avaient 
inconsidérément vanté devant vous la force et la 
taille extraordinaires de cet homme exception^ 
nel. Vous vous faites aussitôt indiquer sa tombe. 
Aidé d'un indigène tenté par l'attrait des liqueurs 
fortes, vous déblayez le sol, vous fouillez la terre, 
vous découvrez le linceul, un cuir de cheval ba- 
riolé, vous l'arrachez, vous vous efforcez de tirer 
hors de la fosse le corps putréfié. La puanteur 



— XIV — 



est telle que V Indien épouvanté s'enfuit. Ne pou- 
vant à vous seul transporter ce cadavre gigan- 
tesque^ avec un méchant couteau, vous le taillez, 
vous le désarticulez, vous le disséquez. Des lam- 
beaux de chair adhéraient encore aux os. Il 
fallut le feUy Feau et la marmite de campement 
pour en venir à bout. Je cite textuellement : — 
€ Comme la marmite était bien petite, je ne puis 
faire cuire qu'un morceau à la fois. » — Enfin^ 
vous fîtes bouillir la tête... 



Aujourd'hui y suivant le mot du poète des 
Fleurs du Mal, vous jouissez en paix, mon cher 
La Vaulx, du fruit de tant de crimes. Votre 
mission fut à la fois fructueuse pour la science 
et glorieuse pour vous. Une des belles salles du 
Muséum abrite vos collections zoologiques, ento- 
mologiques,paléontologiques et anthropologiques. 
Des cartes, des photographies, des milliers d'ins- 
truments de pierre et de silex^ plus de cent 
crânes d'indigènes, préhistoriques ou modernes, 
les complètent et les expliquent. Là, au centre 
de la grande vitrine, dépassant de tout ce qui 
fut sa tête ses neuf compagnons d'exil, se dresse, 
haut de deux mètres, le squelette du pauvre géant 



Wf^r 



— XV — 



Patagon^ impitoyablement arraché à la terre qui 
l'avait vu naître^ vivre et mourir et où son corps 
et son esprit sauvages auraient dû trouver ^ 
auprès des ancêtres^ le repos éternel dont vous 
l'avez privé. 

Reverrez-vous cette terre de Patagonie que 
vous avez si bien vue que vous nous la faites 
voir? Qui le sait ? Mais si vous y retournez 
jamais, ce ne sera point par les voies ordinaires 
que vous avez autrefois suivies. Vos ambitions 
nouvelles d'explorateur sont plus hautes. La 
vapeur, Vélectriciié même ne vous suffisent 
plus, car la science a dépassé la chimère. 
U irréel se réalise. Aujourd'hui, rêver c'est 
déjà vouloir, c'est presque pouvoir. Et vous 
rêvez d'utiliser l'Air, la plus insaisissable des 
forces de la Nature, et, de toutes, la plus irrésis- 
tible : le Vent! Quelque soir, un grand souffle 
du Nord vous emportera suspendu aux flancs 
d'un sphéroïde énorme ou caché sous la cape d^un 
monstrueux cigare ailé. Les mers, les continents 
fileront sous vos pieds, vertigineusement. Vous 
passerez les Andes y parmi la neige et les nuées, 
plus haut que les condors ; vous descendrez vers le 
Sud; vous franchirez le détroit fameux qui relie 



— XVI -^ 



les deux mondes. Les Fuégiens fuiront en vous 
voyant voler sur leurs têtes, pareil au fabuleux 
Oiseau Bock des légendes orientales. Au-dessous 
de vous, les lames démesurées blanchiront le cap 
Horn^ et, par-delà la Terre de Graham et la 
Désolation^ le continent polaire apparaîtra^ 
hérissé d'immenses glaciers qui se déplacent per- 
pétuellement. Le mystère Antarctique^ plus mer- 
veilleux que les merveilles imaginées par le génie 
d'Edgar Poe ^ se dévoilera- t-il pour vous? Vous 
planerez peut-être au-dessus du Pôle; et, — s'il 
m'est permis de traduire en vile prose les vers 
sublimes du poète, — Je ne désespère pas de vous 
voir un jour, Jason ou Magellan de l'azur, sau- 
ter de quelque aéronef et de vous entendre dirCy 
en nous montrant le Ciel Austral : J'en arrive! 

Josk-Maria de HEREDIA . 



# 



L^ 



AVANT'PROPOS 



LES nécessités de la vie — et il faut le dire aussi 
— Tappât du gain, poussent chaque jour nos 
compatriotes à aller chercher fortune au delà des 
mers. Ils s'embarquent pour des pays inexplorés — 
ou déjà trop explorés — et ne trouvant dans ces 
nouvelles régions aucun aliment à leur activité, 
ils reviennent au bout de quelques années, désillu- 
sionnés, vieillis avant Tâge, maudissant la terre 
ingrate qu'on leur avait dit contenir des filons, et 
dans laquelle ils ont enfoui le peu d'or qui leur 
restait. 

Ceux qui ont beaucoup voyagé ont pu véritable- 
ment apprécier les inconvénients et les dangers de 
ces émigrations stériles : ils ont, par expérience, 
reconnu que les plus alléchantes promesses de 
certains industriels en quête d'affaires n'avaient 
d'autre but que de cacher une combinaison finan- 
cière* 

Combien d'activités perdues, combien d'intelli- 
gences disséminées et finalement anéanties à tout 



2 VOYAGE EN PATAGONIE 

jamais dans les grands déserts sablonneux ou les 
roches ingrates des continents ! 

J'avais toujours partagé le scepticisme de ces 
colons déçus et il a fallu un hasard, une circons- 
tance imprévue pour me faire revenir sur Topinion 
queje m'étais formée. 

Et aujourd'hui, un homme résolu, actif, coura- 
geux, viendrait me demander s'il existe encore des 
terres où l'on puisse faire fortune et où les efforts 
et le dur labeur doivent obtenir leur récompense, je 
lui indiquerais sans hésitation aucune la Pata- 
gonie. Je vois d'ici sourire quelques lecteurs qui 
croient sans doute à une mystification. 

« Quelle drôle d'idée de parler de la Patagonie ! 
Mais elle n'existe pas ; c'est un pays purement chi- 
mérique. > 

Il convient tout d'abord de détruire une légende 
créée par quelque explorateur en chambre et qui 
tend à représenter l'extrémité des terres australes 
comme une contrée aride et desséchée. Ceux qui 
parlent ainsi de la Patagonie, n'ont sans doute 
jamais dépassé les plaines de Qennevilliers et se 
sont documentés sur le continent magellanique 
d'après les encyclopédies... 

Certains ouvrages anglais que j'avais compulsés 
çtdanslescfuels ou représentait la Patagonie çopamQ 



- w 

l 



AVANT-PROPOS 3 

un vrai pays de Cocagne où la faune et la flore 
étaient merveilleuses, éveillèrent ma curiosité et 
me poussèrent à visiter ces régions qu'un de nos 
compatriotes, M. de Tanneiris *, avait déjà parcou- 
rues. Cet homme que Ton considéra comme un 
fou, avait vu clair cependant. Et, sous le couvert 
d'une aventure romantique, il avait conçu l'idée 
d'agrandir notre empire colonial. 

J'ai pu de visu me convaincre de la justesse de 
ses idées. 

Je sollicitai donc une mission du ministère de 
l'Instruction publique dans le but de me livrer à 
des recherches anthropologiques, ethnographiques 
et coloniales, et à la fin de décembre 1895, je 
quittais la Fyance. 

— Où allez- vous ? interrogeaient mes amis. 

— Je vais en Patagonie. 

On me serrait la main avec inquiétude et je 
sentais à travers les salamalecs d'usage percer une 
pointe d'ironie. * 

Mais j'avais mon idée, une idée fixe, comme 
disaient ceux qui m'approchaient. 

1. M. de Tonneins est ce Français qui, sous le nom d'Orllie- 
Antoine I"% se fit décerner par les indigènes de la Patagonie 
le titre de roi des Araucans; sa cour était établie à Punta- 
Arenas, où un conseil des ministres délibérait sur les affaire^ 
^u roj^aume. 



•■ 






[t?. ^ 






T| 



4 VOYAGE EN PATAGONIE 

C'est le sort de l'explorateur ou de Tinventeur de 
passer parfois pour un fou. 
%' Mais, bah ! à quoi bon attacher une impor- 

tance quelconque aux sarcasmes de nos contem- 
porains. Il faut suivre son idée, la suivre bien, 
triompher si Ton peut, se tenir dans Tombre et 
recommencer autre chose si le sort vous a été 
défavorable. 



# 



VO Y A GE 



EN PATAGONIE 



CHAPITRE I 

CARMEN DE PATAGONES. — VIEDMA. — LA TRAVERSÉE DU RIO NE6R0 

PAR MA CAVALERIE. — LA COMPOSITION DE MON EXPÉDITION. -^ 

MARIANO UNARÈS. — CURIEUSES TROUVAILLES. 

A LA fin de Décembre 1895, par un froid de douze 
degrés au-dessous de zéro, je quittais la 
France, et au milieu de janvier 1896, j'arrivais à 
Buenos-Aires où la température était brûlante, 
car je tombais en pleine canicule. 

Après avoir obtenu du gouvernement argentin 
toutes les facilités désirables, je m'embarquais le 
11 Mars à bord d'un petit vapeur La Vacca à des- 
tination de Carmen de Patagones. 



6 VoYagë en PAÎAGOSIÉ 

Trois jours après nous jetions Tancre dans le 
Rio Negro, à gauche du pittoresque village de 
Carmen. 

Bien étrange, ce coin de paysage ! Sur les flancs 
d'une colline abrupte, les maisons s'entassent, 
s'étagent et semblent ne former qu'une seule 
masse blanche coupée par intervalles de lignes 
sablonneuses sur lesquelles croît une herbe longue 
et jaune. Mais ce qui surprend le plus le voyageur, 
c'est de voir tout à coup apparaître sur le toit d'une 
habitation une chèvre, un cheval et quelquefois 
deux ou trois chevaux qui paissent tranquille- 
ment, pendant qu'en bas une femme assise devant 
sa porte se livre à quelque ouvrage manuel. 

J'avoue que ces pâturages aériens me surprirent 
fort. 

Je me renseignai et j'appris que c'était lepam- 
pero qui amenait ainsi sur le toit des maisons 
des couches de sable sur lesquelles l'herbe ne 
tardait pas à pousser. Le pampero est un vent 
terrible qui, lorsqu'il souffle en rafales, balaye 
tout sur son passage avec la brutalité d'une ava- 
lanche. 

A Carmen de Patagones, on connaît le pampero 
et on le craint, car on ne le voit jamais souffler 
sans inquiétude pour la vieille tour, seul orne- 




GAhÈiÈi^ DÉ PAÎAGOttÈS 1 

thent du pays, qui date de la première occupa- 
tion des Espagnols. On tient à ses monuments, 
que diable ! surtout quand on n'en a qu'un. Cette 
tour, je m'empresse de le dire, n'a cependant rien 
de bien artistique, mais enfin c'est une tour, et 
dans un pays où toutes les maisons sont unifor- 
mes, ou à peu près, cette masse grise qui s'élève 
donne au tableau, très monotone, un cachet par- 
ticulier. 

La Tour de Carmen de Patagones est un peu 
pour les naturels de cette région ce qu'est la 
Tour de Porcelaine pour les habitants du Céleste 
Empire. 

— Ces Maraçathes, voyez-vous, me disait mon 
guide, tiennent à leur tour comme à leurs yeux. 

Ce mot de Maragathes à désinence antique 
éveilla ma curiosité. On m'expliqua ce qu'il signi- 
fiait. 

— On appelle Maragathes les habitants de Car- 
men parce qu'autrefois ils faisaient leur nourri- 
ture des maras^, sorte de lièvres, alors très com- 
muns dans ces parages. 

Je n'insistai point. Je venais de voir des che- 
vaux paître sur les toits et je comprenais qu'il n'y 

1. En réalité lemara est un agouti; son nom scientifique est 
la dolichùtis patagonicus. 



VOYAGE EN PAT AGONIE 

avait aucune raison pour que les lièvres ne vins- 
sent point gîter sur les collines. Ne faut-il pas que 
de temps à autre se produise quelque anomalie 
dans la nature ! Chez nous, les lièvres vivent dans 
les plaines ; à Carmen de ^atagones, ils affection- 
nent les sommets . ; . . . 

Question de latitude après tout ! 

A gauche du Rio Negro s'étend au milieu 
d'une pampa un village moderne qui, en souvenir 
du premier gouverneur du territoire, a reçu le nom 
de Viedma. C'est là que je descends. Grâce à 
l'obligeance du ministre des finances de Buenos- 
AireSjje suis nourri et logé chez le receveur des 
douanes, un homme des plus aimables qui a le bon 
esprit de ne pas m'entretenir, comme la plupart 
des fonctionnaires français, de ses histoires de 
service. Il me fait visiter le pays et me donne de 
longues explications qui ne m'apprennent rien de 
nouveau. Il me dit que le village est divisé en 
grands carrés suivant la mode argentine, que cha- 
que carré s'appelle cuadra, mesure 113 mètres de 
côté — pourquoi 113 mètres? — et que les rues 
sont presque toujours parallèles. Ces détails ne 
satisfaisant pas suffisamment ma curiosité d'ex- 
plorateur, je me livre à une petite enquête dans 
le pays et découvre, hélas ! que Viedma possède 



VIEDMA 9 

un cercle où Ton joue gros jeu. D'ailleurs Carmen 
de Patagones est aussi bien partagé. Est-ce la 
peine de quitter Paris pour retrouver à plusieurs 
milliers de lieues les mêmes choses, les mêmes 
vices... enfin !... Mais il y a aussi des journaux et 
j'apprends qu'ils sont en guerre ouverte avec ceux 
du village voisin. On polémique, on s'injurie, on 
se diffame quelquefois... on se bat même en duel! 
Malgré tous les charmes de ce pays délicieux, 
je devais m'arracher à ses douceurs et songer à 
ma mission. Je me mis donc en quête de mules. 
Gonmie je ne pus trouver ce qu'il me fallait à 
Viedma, je dus faire venir mes bêtes de l'autre 
côté du Rio Negro, du fond de la Pampa centrale. 
Entre temps, pour m'amuser un peu, j'employais 
mes loisirs à visiter les cimetières indiens. On 
prend ses distractions où on les trouve; il y a 
bien des Parisiens qui vont le dimanche se pro- 
mener au Père-Lachaise en famille. 

Le 24 Mars, on vient me prévenir que mes che- 
vaux et mes mules sont arrivés à Carmen de Pata- 
gones au Nord du Rio Negro. C'est une première 
satisfaction, mais ce n'est pas assez. Il s'agit 
maintenant de faire traverser à ces animaux un 
fleuve très large et très profond dans lequel peu- 



10 Voyage Érf paîagoNîë 

vent faire escale des navires calant plus de 4 
mètres. 

Bien entendu, la traversée ne se passe pas sans 
incidents. Mes bêtes, élevées dans la pampa aride, 
n'ont jamais vu d'eau. Le fleuve les terrifie. 
Quand nous voulons les y faire pénétrer, elles se 
cabrent, ruent et se sauvent affolées. 

Gela commence bien ! 

C'est en vain que, montés dans une barque, mes 
compagnons et mpi tirons à lA remorque la jument 
guide yegua mac?rma, espérant ainsi que la troupe 
va suivre. 

La jument secoue son licol, manque de faire 
chavirer notre embarcation et s'efforce de regagner 
la rive sur laquelle se trouve sa tropilla *. 

Enfin, grâce à l'énergie des rameurs, nous par- 
venons au milieu du fleuve et gagnons la berge 
opposée. 

Mais notre besogne ne fait [que commencer. 
Toute la troupe des chevaux et des mules est là 
sur l'autre rive. Aucun animal ne s'est décidé à 
suivre la yegua madrina. Il nous faut donc re- 
commencer ce petit manège et ce n'est guère qu'à 
7 heures du soir que la traversée est définitivement 

1. Nom que Ton donne généralement à une troupe de che- 
vaux sous la direction d'une jument. 



Traversée du rîo negro a 

accomplie. J'ai maintenant à ma disposition dix-huit 
chevaux et douze mules ; il ne me reste plus que 
quelques préparatifs à faire avant de m'enfoncer 
dans rintérieur des terres. J'emmène avec moi une 
charrette destinée à contenir mes provisions et mes 
collections jusqu'à Général Rocca; je compte 
suivre jusqu'à ce point le cours du Rio Negro. 

Les hommes qui composent ma troupe sont au 
nomhre de trois : d'ahord un guide ou plutôt une 
sorte d'aventurier qui prétend connaître le pays. 
Il s'appelle Nicanor Bosch. Avec ses yeux petits et 
fuyants, ses gestes louches, il ne me dit rien qui 
vaille, mais j'ai pris ce que j'ai trouvé. Je me 
réserve d'ailleurs à la première occasion de m'en 
débarrasser. 

Puis un de mes petits cousins, élevé dans la 
République Argentine et rompu aux coutumes du 
pays, Jacques de Gathelineau. 

Enfin, — mon plus précieux auxiliaire, — un 
gaucho * au service de mon oncle de Gathelineau 
à Buenos- Aires et' que ce dernier a bien voulu me 
confier en même temps que son fils. Ce gaucho 
s'appelle Juan Gonzalès. C'est le vrai type de 
ces coureurs de prairies qu'a si bien dépeints 

1. Appellation argentine pour désigner un homme accoutumé 
à la vie de la pampa. 



12 VOYAGE EN PATAGONIE 

Gustave Aymard. Dompteur de chevaux, aussi 
habile qu'un Indien à manier le lasso ou les 
holeadorasy souple comme une liane et solide 
comme un chêne, Juan Gonzalès est un précieux 
compagnon. Ajoutez à ces qualités un courage à 
toute épreuve, une endurance de Spartiate, une 
fidélité de caniche, et vous aurez le portrait de 
mon gaucho. Il m'avait tout de suite inspiré con- 
fiance. On verra plus tard que ma première im- 
pression était bonne. Gonzalès me fut d'un dévoue- 
ment sans bornes et exposa souvent sa vie pour me 

sauver d'un péril. 

Pauvre Gonzalès, où es-tu maintenant? Peut- 
être as-tu péri frappé par le sabot d'une jument 
sauvage, ou es-tu tombé dans quelque précipice en 
poursuivant un puma * ? 

J'avais de plus avec moi deux chiens : Lindo et 
Brazillera, sorte de lévriers mâtinés qui devaient 
être mes pourvoyeurs de gibier pendant toute la 
campagne. Ces bêtes avaient déjà fait leurs preuves 
au Grand Ghaco dans le Nord de la République 
Argentine. Elles me rendirent de réels services et 
adoucirent un peu mon exil. Souvent, quand, 
cédant au découragement, je pleurais presque, 
abîmé en de nostalgiques rêveries, Lindo et Bra- 

1. Lion d'Amérique. 



MARIANO LINARÈS 13 

zillera appuyaient leurs bonnes tètes sur mes 
genoux et me prodiguaient leurs caresses ; je me 
sentais alors réconforté sous les bons regards de 
ces pauvres bêtes. 

Combien je comprends et je respecte Tidée de 
cette femme généreuse qui a créé un cimetière pour 
abriter le dernier sommeil de ces fidèles compa- 
gnons de rhomme ! 

Mais je me laisse entraîner par des souvenirs 
personnels qui n'ont rien à voir avec ma mission. 

Je poursuis mon récit. 

30 Mars. — Nous quittons Viedma et nous 
nous arrêtons d'abord à San Gabriel dans l^es- 
tancia^ de Mariano Linarès, pour lequel j'avais 
des lettres de recommandation ; car ici comme en 
Europe, plus peut-être, on doit être pourvu de 
lettres de créance. 

Curieux, ce Mariano Linarès ! C'est le vrai type 
du gaucho argentin, fier, orgueilleux, quelque peu 
susceptible et farouche, mais plus hospitalier 
qu'un Écossais. 

Dès que nous arrivons à son rancho ^ don 
Mariano s'avance vers nous. 

1. Ferme argentine. 

2. Habitation du gaucho argentin. 



14 VOYAGE EN PATAGONIE 

i Descends de cheval, me dit-il, et entre chez 
moi. Ma maison t'appartient. > 

Et il me précède dans une pièce dénudée dont 
les murs sont faits de troncs d'arbres juxtaposés 
et le plancha de terre battue. 

« Assieds-toi. » 

Je me. laisse tomber sur une vieille boîte en bois 
recouverte d'une peau de ^wawaco*. 

Devant un grand feu est plantée une broche en 
fer qui supporte un quartier de mouton. 

« Don Enrique^, me dit Linarès, nous allons 
manger. » 

Et d'un geste, il me désigne la viande qui répand 
un délicieux fumet; puis, tirant de sa ceinture un 
couteau, il taille dans le mouton. 

Je l'imite et je savoure avec une satisfaction non 
déguisée un véritable asado^ cuit à point et offert 
d'une façon vraiment caballero*. 

Quand nous sommes suffisamment rassasiés, les 
femmes de mon hôte enlèvent les reliefs du repas 

1 . Quadrupède ruminant de la famille des lamas, très com- 
mun en Patagonie. 

2. Henri; c'est une coutume argentine de toujours s'appeler 
par son nom de baptême. 

3. Rôti. 

4. Ctievaleresque, 



MARIANO LINARÈS 17 

et nous servent à tour de rôle le maté^, pen- 
dant que, dans son langage imagé, don Mariano me 
raconte sa vie. 

Il a assisté à toutes les phases de la conquête 
argentine dans la Pampa et y a joué un rôle actif. 
La place me manque malheureusement pour narrer 
ici les épisodes de cette existence tumultueuse, 
digne de celle que menèrent les conquérants de 
la vieille Espagne. 

Don Mariano s'informe ensuite du hut de mon 
voyage. 

Quand je lui ai expliqué ce que je me propose 
de tenter, il a un geste de terreur et cherche à me 
dissuader de remplir ma mission. 

Hanté par les souvenirs ataviques et les vieilles 
légendes que Ton se raconte le soir dans les cam- 
pements, il croit au surnaturel et à la sorcellerie. 

^ Monte à cheval, me dit-il, parcours la Pampa 
en tous sens avec tes chiens à la poursuite des 
autruches ou des guanacos, mais, je t'en conjure, 
ne fouille pas les sépultures de nos ancêtres ; cela 
te porterait malheur. Les morts sont sacrés, et 
maudits sont ceux qui y touchent. > 

Voyant que ses discours m'impressionnent peu, 
il laisse tomber les bras, secoue désespérément la 
1. Thé national argentin. 



18 VOYAGE EN PATAGONIE 

tête et d'une voix sourde, qui contraste singu- 
lièrement avec les intonations sèches et bruyantes 
de tout à rheure, il me dit en me prenant la main : 

« C'est bien, don Enrique. Puisque, en dépit 
de mes conseils, tu veux quand môme tenter une 
aventure dangereuse, puisque ton esprit résolu 
dédaigne les sages raisons, je t'indiquerai les en- 
droits où sont situés les cimetières indiens ainsi 
que l'emplacement des anciens campements des 
tribus à l'âge de pierre. Mais je ne serai pour toi 
qu'un guide, un simple guide, jamais un auxiliaire. 
Je ne toucherai à rien, je me contenterai de t'indi- 
quer de loin les emplacements que tu désires 
connaître, car je ne veux pas attirer le mauvais 
sort sur mes chevaux et mes femmes. > 

Je remerciai don Mariano et, comme il se fai- 
sait tard, nous nous souhaitâmes bonne nuit. Mon 
hôte alla retrouver une de ses épouses, tandis que 
je m'étendais sur des peaux de mouton jetées 
pèle-mèle dans un coin du rancho. 

31 Mars. — Dès l'aube, je suis debout. Aussitôt 
qu'il m'aperçoit. Don Mariano fait seller les che- 
vaux et nous partons en exploration. Le pays est 
triste, d'un aspect plat et uniforme, coupé de 
temps à autre par un léger monticule de sable. On 



P"" 



LES PAUADEROS - \9 

se croirait dans quelques plaines de la Champagne 
pouilleuse, par un claii* soleil d'été. 

« Vois-tu, me dit Don Mariano, c'est générale- 
ment aux abords de ces monticules que tu aperçois 
là-bas qu'il faut chercher les anciennes ^sépultures 
et les campements indigènes. » 

Mon guide a raison. Ces campements sont restés 
intacts ; on croirait que le temps qui a passé sur 
ces choses a hésité à effacer les derniers vestiges 
d'une humanité disparue. Çà et là, des éclats de 
silex, des débris de poterie, des ossements de gua- 
nacos, d'autruches et même des ossements hu- 
mains. Plus loin, ce sont des mortiers, des pilons, 
des boules dé grès ornées d'une ceinture profonde, 
creusée à môme la pierre. En certains points, des 
carrés noircis par le feu indiquent l'emplacement 
des anciennes tentes indigènes. 

C'était là aussi que ces races primitives fabri- 
quaient leurs armes de silex. 

La plupart de ces campements, de ces Para- 
deras, comme on les appelle communément, sont 
situés sur les bords du Rio Negro. La végétation 
a abandonné ces régions. Seuls, quelques saules 
rabougrii5 croissent par places sur les rives du 
fleuve, offrant aux voyageurs une ombre chimé- 
rique et évoquant un peu l'image de ces arbustes 



20 VOYAGE EN PAT AGONIE 

en zinc que le gouvernement britannique, pour 
donner l'illusion d'une verdure absente, avait cru 
devoir planter aux abords des citernes d'Aden avec 
cet avis : « N'y touchez pas. » 

Ma visite terminée, je remerciai mon hôte et lui 
manifestai l'intention d'aller planter ma tente sur 
le plus important des campements que j'avais cru 
reconnaître. De cette façon je pourrais commencer 
avec fruit mes recherches et habituer un peu ma 
petite troupe à la vie que nous devions mener pen- 
dant de longs mois. 

A partir de ce moment, bien que nous soyons 
encore dans un pays où nous pouvons nous pro- 
curer des vivres, j'oblige mes hommes à chasser. 
Le pain et le vin sont radicalement supprimés. 
La seule boisson permise est l'eau et le maté. 
Quelquefois, j'autorise un morceau de biscuit de 
troupe trempé dans du café noir. 

Mon guide, Nicanor Bosch, commence déjà à 
faire une drôle de figure. Il s'était sans doute ima- 
giné que, partant en expédition avec un Européen, 
il allait, lui, vétéran de la Pampa, me mener à sa 
guise. 

Quand il voit que je suis résolu à demeurer seul 
maître, il prend des allures qui ne me conviennent 
pas. Je l'ai jugé, je vois que j'ai affaire à un faux 



CURIEUSES TROUVAILLES 21 

bonhomme et je ne vais pas tarder à le liquider. 

Petit à petit mes collections s'augmentent. J*ai 
recueilli une multitude de flèches de pierre aux 
formes les plus diverses et d'un travail très délicat. 
J*ai trouvé aussi des couteaux de silex, des haches 
et des boleadoras, ces armes terribles que manient 
encore avec tant d'adresse les indigènes de Pata- 
gonie. 

Une série de crânes et d'ossements garnissent 
déjà mes caisses. Étranges, ces débris de sque- 
lettes ! Certains sont peints en rouge brique, d'au- 
tres en rouge clair. J'ai voulu avoir l'explication 
de ce mystère et j'ai appris qu'autrefois la coutume 
était de déterrer les morts quelques années après 
leur inhumation, de peindre leurs ossements et de 
les enterrer une seconde fois. C'était, paraît-il, le 
suprême hommage que l'on rendait aux trépassés. 



# 



^ 



CHAPITRE II 

JE SUIS CONSIDÉRÉ COMME UN SORCIER. — LA CAPTURE DE VACHES 
SAUVAGES. — NICANOR BOSCH QUITTE l'eXPÉDITION. 

APRÈS quelques jours passés à San Gabriel où, 
entre mes études scientifiques, je chassais le 
canard et l'outarde, je continuai ma route par la 
rivé droite du Rio Negro, m'initiant peu à peu à 
la grande vie des pampas. ' 

n convient de noter ici une aventure assez plai- 
sante qui m'arriva durant mon séjour à San 
Gabriel. 

J'étais allé rendre visite à deux Indiens, un 
homme et une femme, habitant sous une tente faite 
de peaux de jument. 

Cet abri primitif, d'une largeur totale de trois 
mètres sur deux de profondeur, offrait quelque 
intérêt, car, outre qu'il était d'un très pittoresque 
effet, il renfermait deux êtres humains des plus 
curieux qui, au milieu des tentatives de civilisation 
de ce coin du continent, persistaient à vivre 
comme leurs ancêtres, sans souci aucun du pro- 



«4 VOYAGE N PAT AGONIE 

grès. Ils me faisaient un peu Teffet, avec l'élé- 
gance en moins, de ces vieillards qui portaient 
encore des culottes courtes et des jabots de den- 
telles au milieu de ce siècle. 

L'homme, de haute stature, la face large et 
cuivrée, les cheveux noirs tombant dans le cou, 
avait le torse complètement nu. Une simple pièce 
d'étoffe nouée sur ses reins lui couvrait à peine 
les cuisses. Des bottes faites de la jambe même 
d'une jument lui enserraient les tibias. 

Quant à la femme, également grande et solide, 
elle avait les cheveux séparés en deux nattes opu- 
lentes qui lui tombaient dans le dos. Elle se tenait 
dignement drapée dans une sorte de péplum, 
retenu à la poitrine par une grande broche d'argent 
curieusement ouvragée. A ses oreilles pendaient 
d'énormes ornements en forme d'étrier qui allon- 
geaient d'une façon démesurée le lobe inférieur. 

Ces gens furent pris de peur en me voyant péné- 
trer dans leur toldo (tente) et coururent aussitôt 
se blottir dans un coin. J'avais beau leur faire des 
signes amicaux, leur parler doucement. Ils me 
regardaient effarés, avec deux gros yeux ronds et 
humides. 

Je ne tardai pas à comprendre pourquoi je leur 
inspirais une telle crainte. 



CONf^IDÉRË COMME SOPCIEIi 



J'étais déjà précédé dans le pays d'une très 
mauvaise réputation. On savait que je déterrais les 
morts. 

Justement, ces deux Indiens avaient un frère et 
une sœur ensevelis dans les environs. Or, depuis 
mon arrivée, ils allaient tous les jours, â tour de 
rôle, visiter la sépulture et s'assurer si le sorcier 
— c'est ainsi que l'on m'appelait — n'avait pas 
profané la tombe de leurs parents. 



26 VOYAGE EN PAT AGONIE 

A force d'habileté et de ruse, je finis cepen- 
dant par leur délier la langue. 

L'Indien me considéra un instant, puis après 
avoir consulté sa femme d'un coup d'œil, il me dit : 

« Quitte au plus tôt ce pays. Tu perds ton temps 
ici ; il n'y a pas dans nos pampas d'ossements de 
Tehuelches (Patagons). Tu en trouveras des mil- 
liers au Sud,du côté de la vallée de Valcheta. » 

C'était à dessein que j'avais fait répandre le 
bruit dans la contrée que je ne recherchais que 
des Tehuelches, sous prétexte que leurs crânes 
étaient autrement conformés que ceux des Indiens 
de la Pampa. De cette façon, je pouvais me livrer 
à mes recherches sans être inquiété par les indi- 
gènes. 

Cependant, ces deux Indiens, dont je photogra- 
phiai la tente avant de m'en aller — ce qui con- 
tribua encore à augmenter leur effroi — me con- 
sidéraient comme un individu dangereux, une 
sorte d'esprit malicieux, enclin à jeter des sorts 
sur les gens et les troupeaux. 

Ils furent si heureux quand je leur appris que 
j'allais quitter le pays, qu'ils m'offrirent un 
maté. 

Le 20 avril, j'arrivais à Conessa, un des plus 
importants villages sur la rive droite du fleuve. 



CAPTURE DE VACHES SAUVAGES 21 

Je ne séjournai pas longtemps en ce point où rien 
ne m'attirait spécialement et je me rendis à une 
estancia qui 
appartenait au 
général Ber- 
nai. Au moins 
lii mes che- 
vaux et mes 
mules encore 
peu accoutu- 
més à la mar- 
che que je 
leur imposais 
pourraient re- 
prendre des 
forces. Je pris 
quelquesjours 
de repos à la 
Gabeza de 
Bueyes — 

c'est ainsi que UEsam ce bicot-valkntin, 

l'on désigne 

l'estancîa. — Entre autres spectacles auxquels 
il me fut donné d'assister dans cette contrée, je 
fus témoin d'une scène des plus émouvantes : 
la mise à mort d'une vache. 



28 VOYAGE EN PATAGONIE 

A Buenos-Aires les vaches, accoutumées à la 
présence de rhomme, se laissent facilement appro- 
cher, et, sauf quelques rares exceptions, leur cap- 
ture n'oflÈpe aucun danger pour le gaucho; mais, 
en Patagonie, où la vache est née le plus souvent 
au fond de la montagne, elle est d'une effroyable 
férocité. 

La façon dont les naturels du pays capturent 
ces animaux mérite une description : 

Au jour indiqué, plusieurs gauchos partent en- 
semble dans la sierra, armés de couteaux et de 
boleadoras. A leur selle est solidement attaché un 
lasso par l'extrémité opposée au nœud coulant. 

Ils emportent avec eux des provisions, un peu de 
viande crue* séchée au soleil pour les jours où la 
chasse aura été infructueuse, car l'expédition dure 
souvent de nombreuses journées. Il leur faut, en 
effet, parcourir toute la sierra à la recherche des 
vaches éparpillées par petits groupes. Ensuite il 
faut les réunir et les ramener dans la vallée 
auprès de l'estancia, où non seulement l'on tuera 
les hôtes qui sont nécessaires à l'alimentation, 
mais où encore l'on marquera au fer rouge — 
la marque du propriétaire — celles qui ne portent 

1. Cette viande que Ton appelle char que n'est autre que de 
la viande boucanée. 



MISE A MORT D'UNE VACHE 29 

aucun signe sur les flancs et qui dès lors sont la 
propriété du premier qui les capture. 

Quand la troupe est arrivée près de Testancia, 
que les animaux destinés à être abattus ont été 
reconnus et choisis, trois gauchos sautent à cheval 
et s'efforcent de séparer la victime désignée du 
reste du troupeau. Pendant ce temps les autres 
gauchos, faisant tournoyer leurs boleadoras au- 
dessus de leurs tètes, maintiennent les animaux 
dans un large cercle d'où ils les empêchent de sortir. 

C'est alors que commence une scène de tauro- 
machie épouvantable dans laquelle les gauchos 
exposent leur existence avec un courage que leur 
envieraient les plus célèbres toréadors de l'or- 
gueilleuse Espagne. 

Ils sont là dans un désert, sans spectateurs pour 

4 

les applaudir, sans cette assistance féminine dont 
les sourires enflamment et rendent téméraire. Ils 
n'ont pas non plus de barrières derrière lesquelles 
ils puissent se réfugier en cas de danger. Ils ne 
doivent compter que sur leur adresse et la vitesse 
de leurs chevaux! Si encore lorsqu'ils sont mena- 
cés, chargés par la vache, ils avaient derrière eux 
un picador pour arrêter avec sa lance la bête en 
furie. Mais ils n'ont rien de tout cela. Le couteau 
et les boleadoras doivent suffire. 



30 VOYAGE EN PAT AGONIE 

Je suis certain que les friands de spectacles 
sanglants, trouveraient à une chasse semblable 
un attrait supérieur et qu'ils riraient ensuite des 
corridas européennes dans lesquelles le taureau 
est condamné d'avance et livré à la merci d'une 
foule d'élégants meurtriers. 

Quand le taureau ou la vache destiné à être 
abattu est séparé du troupeau, un des gauchos, 
faisant tournoyer son lasso, le lance avec force. 
Aussitôt que le nœud coulant a enserré l'animal, 
celui-ci part dans une course folle. La corde du 
lasso se tend brusquement et il se produit une 
épouvantable secousse qui désarçonne quelquefois 
le cavalier. Mais cela arrive rarement, car l'homme 
est pour ainsi dire rivé à sa monture. 

Le gaucho doit faire preuve alors d'un véritable 
sang-froid pour éviter les attaques violentes de 
la bête rageuse. 

A ce moment, un de ses compagnons s'arme à 
son tour d'un lasso et le lance de telle façon qu'il 
atteint l'animal aux pieds de derrière. Tirant en 
sens inverse du premier gaucho, il force la vache 
à rester immobile. Puis , entre en scène le troi- 
sième acteur de ce drame passionnant. Il s'avance 
au galop de son cheval sur le flanc de la vache et 
il la culbute en se servant du poitrail de sa mon- 



LES BOLEADORAS EMPLOYÉES 33 

ture comme d'un bélier. Aussitôt — bt c'est là 
(ju'il faut une réelle audace — il tire son couteau 
et le plonge dans le 
cœurde l'animal. Que 
penseraient do cette 
façon de tuer les ma- 
tadors d'Espagne? 

Quelquefois cette 
cliaBse se corse d'in- 
cidents. Au premier 
coup de lasso, la Ta- 
che, dans une se- 
cousse terrible, rompt 
le lien de cuir qui la 
retient. 

A cet instant, elle 
s'enfuit écumante.les 
naseaux sanglants, les 
yeux hagards, ren- 
versant tout sur son 
passage. Inutile de 
lui lancer d'autres 

, BOLBAIIOIUB MODEBWES, D'IPPÉS LKB 

"^'*"''^- OHIOINAUI. («lUBÉK BD TBOCiDÉHO.) 

C'est dans ces cir- 
constances que les boleadoras sont employées. 
Elles 86 composent de deux ou trois boules de 



34 VOYAGE EN PATAGONIE 

pierre reliées entre elles par des lanières de cuir. 

Le gauchOy tenant dans ses mains une des bou- 
les, fait tournoyer les autres au-dessus de sa tête, 
tout en poursuivant sa proie. A un moment donné 
il lâche le tout; on entend un sifflement et les 
boleadoras viennent s*enrouler autour des pattes 
de l'animal, qui est arrêté dans sa course et ligoté. 
Ainsi les gauchos arrivent à maîtriser la vache en 
colère qui a rompu le lasso, puis la chasse continue 
comme je Tai indiqué plus haut. 

Les boleadoras sont Tarme de chasse et de 
guerre des indigènes de la Patagonie. Certains In- 
diens les manœuvrent avec une adresse stupéfiante. 

Mon gaucho de confiance, Juan Gonzalès, ma- 
niait les boleadoras avec autant de dextérité qu'un 
Patagon. Plusieurs fois, je le vis atteindre au vol 

des perdrix. 

L'indigène se sert aussi de cette arme comme 
d'une massue. Dans ce cas, il tient une des boules 
dans sa main et frappe sa victime avec les autres. 
Chaque coup de ce tomahawk d'un nouveau genre 
laisse un cadavre sur la place et c'est ainsi que 
l'Indien chasse lepumal on lion de Patagonie. 

Mais revenons à la description des coutumos 
çirgentineg. 



i 



i 

4 

i 
I 
.1 



DÉPART DE NICANOR BOSCH 35 

A peine la vache est-elle morte que plusieurs 
gauchos se précipitent sur elle armés de couteaux 
et se mettent en devoir de la dépecer. 

Immédiatement, certaines parties de Tanimal 
sont enfilées sur de grandes broches et cuites de- 
vant des feux allumés dans la pampa. Ces morceaux 
de choix s'appellent le matambré^ Ensuite, le 
reste de Tanimal est découpé en quartiers et 
servira à faire le charqué, c'est-à-dire la viande de 
réserve pour les jours de disette. 

Un petit incident survient pendant cette partie 
de mon voyage. Je dois me séparer de mon guide 
Nicanor Bosch, qui est devenu grincheux, insup- 
portable et raisonneur. 

Je me suis de plus aperçu que cet homme est 
absolument nul. Il ne sait ni seller sa monture, 
ni manier une arme. 

Je lui fais comprendre avec beaucoup de ména- 
gements que sa présence ne m'est pas indispensable 
et il me quitte après m'avoir jeté un coup d'œil 
qui n'a rien de rassurant. 

J'avoue que je commence à respirer en voyant 
sa silhouette disparaître et se perdre dans la 
plaine. Je sentais que Bosch était un oanemi çt 
(jue le devais n^'ep inéfler. 



VOYAGE EU PATAGONIB 
eut-&tre un jour serait-il arrivé un malheur ! 
ans ces régions lointaines, où l'esprit s'aigrit, 
a patience manque, «n coup de couteau est si 
donné ! 



# 



r 



CHAPITRE III 

RETOUR A VIEDMA. — LA GALERA. — LES AMAZONES PEAUX-ROUGES. 

LE !•' Mai, je quitte Testancia du général Bernai, 
pour me rendre à Valcheta ; mais parvenu à 
Fortin Castres, j'apprends que j*ai pour arriver à 
Valcheta cent soixante-quinze kilomètres à par- 
courir sans eau. 

C'est une rude étape. 

Mes animaux ne me paraissent pas encore suf- 
fisamment entraînés pour tenter cette marche dans 
le désert. Je juge donc plus prudent de revenir sur 
mes pas. 

Mes collections deviennent de jour en jour plus 
nombreuses; aussi je me décide, avant de m'enfon- 
cer dans Tintérieur, à les reporter à Viedma pour, 
de là, les expédier à Buenos-Aires. Après avoir 
laissé tous mes chevaux à la Cabeza de Bueyes, 
j'installe mes caisses sur un char à bœufs qu'a mis 
complaisamment à ma disposition le commissaire 
de police de Conessa et je pars avec Juan, étendu 



38 VOYAGE EN PATAGONIE 

dans le chariot qui avance lentement. Nous res- 
semblons ainsi à des rois fainéants du désert. 

Je suis obligé de rester quelques jours à Viedma 
pour correspondre avec mon banquier de Buenos- 
Aires. Mais pour comble de malheur des trou- 
peaux de vaches ont brisé plusieurs poteaux télé- 
graphiques dans la Pampa centrale et il faut 
attendre qu'on les ait réparés, ce qui demande une 
semaine. 

Enfin, j'obtiens ma communication et je pars 
pour Gonessa dans la gâtera. Ah ! la galera ! Ce 
nom ne vous dit rien, peut-être ; je vous assure 
que si vous aviez une fois voyagé dans la galera, 
ce seul mot ne manquerait pas d'éveiller en vous 
des souvenirs plutôt désagréables. 

La galera, c'est la diligence argentine. On l'ap- 
pelle sans doute ainsi à cause de son manque de 
confort, car il est probable que les anciennes 
galères n'étaient pas plus élégantes. 

La galera passe partout : elle traverse les 
rivières, franchit les fossés. Quand cela est néces- 
saire, trente chevaux y sont attelés et leur allure est 
le galop, un galop désordonné qui effraye. Je me 
hâte d'ajouter que ce moyen de transport des plus 
primitifs n'offre qu'une bien vague ressemblance 
avec nos anciennes pataches, vous savez, ces cais- 



LA GALERA 39 

ses jaunes que l'on voyait dévaler des collines 
oscillant de droite et de gauche comme des voiliers 
battus par la tempête. Celles-ci étaient de vrais 



nids capitonnés en comparaison de la diligence 
argentine. 

Je profitai de mon retour à Gonessa pour explo- 
rer un peu la rive opposée du Rio Negro, Une 
après-midi, j'armai un bateau en caoutchouc que 
j'avais emporté avec moi et je tentai la traversée 
du Ûeuve. Encore très inexpérimenté, j'éprouvai 
de grandes difficultés à atterrir. Après avoir passé 
plusieurs heures au milieu d'anciens campements 
rencontrés sur la rive opposée, je retraversai le 
Rio Negro à la nuit tombante. J'allais aborder, 
quand par suite d'une fausse manœuvre je glissai 
de l'embarcation et tombai dans les eaux du 
fleuve très profond en cet endroit. Ce bain froid 
n'avait rien de bien agréable. Fort heureusement. 



40 VOYAGE EN PATAGONIE 

à côté de la berge se trouvait un rancho habité par 
deux Indiennes. Je me déshabillai et m'étendis 
auprès d'un grand feu de bois allumé devant l'ha- 
bitation. 

Quand je fus un peu séché, j'entamai la conver- 
sation avec les deux Peaux-Rouges. 

Elles appartenaient à la tribu du cacique* 
Gatriel, l'ancien dominateur des provinces de 
l'Azul». 

Je reçus leurs confidences. Elles regrettaient le 
temps déjà lointain où elles passaient leurs jour- 
nées à cheval et où, véritable amazones, elles 
combattaient pour défendre les vastes territoires 
de leur chef respecté. 

Ces femmes m'ont dit aussi leurs haines. 

— Les chrétiens nous ont expulsées de notre 
pays, ils ont emprisonné et fait mourir notre chef. 

Et quand elles racontent les prouesses de leur 
tribu, elles ont des regards farouches ; leurs poings 
se crispent. Elles maudissent le conquérant. Cepen- 
dant, elles consentent à m'accorder l'hospitalité. 
Est-ce par crainte? Est-ce par générosité? Je 
crois que tout Indien a dans le cœur un vieux 

1. Cacique est le mot générique qui sert à désigner un che 
indigène dans l'Amérique du Sud. 

2. Partie du territoire de la province de Buenos-Aires . 



LES AMAZONES PEAUX-ROUGES 41 

fond de chevalerie qui sommeille et qu'il se montre 
parfois généreux parce qu'il estime que c'est un 
devoir de secourir le prochain. 

Après avoir mangé un peu de charqué pilé dans 
un mortier de pierre et trempé dans de la graisse 
d'autruche, je m'endors sous la protection des deux 
Peaux-Rouges qui, d'ennemies implacables se 
changent pour une nuit, d'après les lois de l'hospi- 
talité indienne, en de ûdèles gardiennes. 

Le lendemain, j'étais de retour à l'estancia du 
général Bernai et quelques jours après, j'arrivais 
à Tragua-Tragua. 

Je traversais ensuite le Rio Negro avec toute ma 
troupe. 

Durant cette traversée, une de mes valises 
tombe à l'eau. C'est justement celle qui contient 
mes papiers, mes notes et mes instruments anthro- 
pométriques. Heureusement, je la repêche, mais 
dans quel état ! 



# 



CHAPITRE IV 

ILE DE CBOEL-CHOEL. — UN DtJEL AU CLAIR DE LA LUNE. 

ENFIN, nous sommes dans Tîle de Ghoel-Ghoel. 
Des saules assez touffus en ombragent la rive, 
mais plus loin, c'est la désolation et l'abandon. De 
tous côtés on aperçoit des ranchos inhabités. 

Des casseroles, des marmites jonchent le sol. 

De l'intérieur d'une de ces habitations délaissées 
sort un chat noir qui miaule lugubrement. En nous 
apercevant, il fait le gros dos et vient en ronron- 
nant à notre rencontre. 

Cette île, en un mot, présente un aspect désolé 
et triste qui effraie. On dirait une région sur la- 
quelle a passé une épidémie terrible ou le souffle 
meurtrier d'un ouragan. 

On sent qu'un fléau a dû fondre sur ce coin perdu 
et forcer ceux qui l'habitaient à s'enfuir. 

Dans l'espèce, le fléau, c'est le gouvernement 
argentin, qui a choisi cette île pour en faire un 
dépôt de remonte. Quelques jours auparavant, tous 



44 VOYAGE EN PAT AGONIE 

ces panohos étaient habités par des Indiens arau- 
cans qui s'étaient rassemblés là, heureux de trouver 
un endroit tranquille, où ils pourraient reposer 
leurs têtes, loin des chrétiens impitoyables. 

Dans un des coins de Tîle habitait même le 
célèbre Namuncura, le chef suprême des Araucans 
des Cordillères, celui dont le nom veut dire dans le 
langage imagé des indigènes de la Pampa « Pied 
de pierre » . 

Namuncura a cependant obtenu Fautorisation de 
rester dans l'île, ainsi que deux ou trois familles, 
mais le reste de la population dut dans les vingt- 
quatre heures abandonner les lieux. 

Nous installons notre campement dans un des 
ranchos délaissés, mais au bout de la première 
nuit nous sommes obligés de déguerpir, car nous 
sommes assaillis par des insectes affamés, dernier 
souvenir des Indiens. Nous allons planter notre 
tente dans un endroit éloigné de toute habitation 
et nous prenons un bain dans la rivière, après 
avoir lavé soigneusement tous nos effets. 

Durant la nuit, nos chevaux, trouvant sans doute 
que rherbe deTlle n'est pas assez tendre, traversent 
le Rio Negro — ils ont pris maintenant l'habitude 
de se mettre à l'eau — et ils se répandent dans les 
plaines avoisinantes. Juan les retrouve à plusieurs 



UNE RENCONTRE 45 

lieues de Tautre côté de la rive, mais trois bêtes 
manquent à l'appel. Pendant que mon gaucho se 
livre à leur recherclie, j'expïore les alentours de 
notre campement, qui paraît avoir été, dans les 
temps les plus reculés, un grand centre de vie 
indigène. 

Je marchais depuis quelques heures, quand je 
vis un homme venir à moi. En m'apercevant, il 
parut surpris, puis, le premier moment passé, il 
m'aborda. , 

« Je suis, me dit-il, capitaine dans Tarmée ar- 
gentine et je vis dans cette île avec une Indienne. 
C'est moi qui suis chargé de la surveillance de la 
cavalerie. > 

Et il prononça ces derniers mots en se rengor- 
geant. 

A mon tour, je déclinai mes qualités et il me 
tendit la main. 

« Ce n'est pas gai ici, ajouta-t-il,mais enfin, on 
s'y amuse tout de même. On chasse, on mange et 
on boit. Que peut-on désirer de plus ? » 

J'approuvai de la tête. 

« Eh bien, cher ami, — le capitaine était devenu 
familier — nous allons dîner ensemble. » 

J'acceptai l'invitation avec empressement. 

Le chef de la remonte argentine me fit faire un 



46 VOYAGE EN PATAGONIE 

repas sardanapalesque. Il avait à mon intention 
dévalisé Tépicepie du petit village de Choel- 
Ghoel. La pièce de résistance fut un mouton entier 
cuit dans sa peau et dans lequel on avait mis des 
pierres chaudes pour en activer la cuisson. Ce mets 
éminemment national fut arrosé de vins français 
ou du moins réputés tels. Si le capitaine mangeait 
autant que moi, il buvait beaucoup plus. A la fin du 
repas, il avait un peu perdu les notions de Téqui- 
libre et. débitait d'une voix pâteuse un tas de 
phrases incohérentes qui étaient un mélange d'es- 
pagnol, d'anglais, de français et d'indien. 

Gomme je l'écoutais distraitement, il vint se 
planter devant moi et me regardant en face : 

« Nous avons bien dîné, n'est-ce pas ? 

— Mais oui, répondis-je. 

— Eh bien, ce n'est pas suffisant. Après dîner, 
il faut se distraire, s'amuser. Gomme ici il n'y a 
pas de lieux de plaisir, nous allons nous payer un 
petit divertissement. > 

Où voulait-il en venir? 

« Attendez un instant, > dit-il. 

Il disparut et revint bientôt, portant deux sabres 
de cavalerie. Il me mit de force une arme dans les 
mains, prit l'autre et s'écria : 

« Nous allons nous battfç, 



■r»*'^ 



UN DUEL AU CLAIR DE LA LUNE 

— Vous n'y pensez pas. D'ailleurs, il fait 
nuit. » 

Il haussa les épaules et me désignant d'un geste 
théâtral la lune qui doi^ait au loin la pampa : 

« On y verra bien assez. » 

Je compris qu'il n'y avait rien à répondre. Cet 
homme avait bu; il était impossible de le raisonner. 

« Allons, en garde, > dit-il ! 

Et au même instant, il me portait un terrible 
coup de banderolle que, malgré mon inexpérience 
de ces armes, je parvins cependant à éviter. Puis 
je ripostai et l'atteignis au poignet. 

« Très bien, cela, » dit-il. 

Et il me serra la main avec la courtoisie d'un 
maître d'armes après un assaut. 

A partir de ce moment, le capitaine argentin ne 
voulut plus me quitter ; il voulait, disait-il, déter- 
rer avec moi des crânes de Tehuelches. 

Durant mon séjour à Ghoel^Ghoel, je fis une 
chasse acharnée aux martinettes, sortes de perdrix 
à huppe très abondantes dans l'île. Le capitaine 
m'accompagnait dans toutes mes excursions et 
m'était un guide précieux, quand il se trouvait à 
jeun. Malheureusement, quand il avait bu, c'était 
le plus détestable compagnon que l'on puisse 
fôver, Ne §'avisa-t-il pas un jour que je revenais 



^ 



48 VOYAGE EN PATAGONIE 

à cheval, de me lancer ses boleadoras ! J'entendis 
Farme siffler à mes oreilles. 

€ Tiens, me dit-il, je vous ai manqué. C'est 
étonnant. Excusez ma maladresse. > 

Ge capitaine, on le voit, avait l'ivresse dange- 
reuse. 



# 



I 



CHAPITRE V 

NAMUNGCRA, ROI DE LA PAMPA. — LE DÉPART DE CHOEL-CHUEL. — 

COURSE DE CHEVAUX. — UNE FÊTE ENTRE GAUCHOS. — UN BUREAU 

TÉLÉGRAPHIQUE BIEN ACHALANDÉ. 

QUELQUES jours avant mon départ, je reçus 
sous ma tente la visite de Namuncura, le âls 
de rillustre Galvucura*. 

11 avait appris mon arrivée dans Tîle et avait 
tenu à me voir. C'était un homme petit, trapu, 
dont la physionomie respirait la fierté et Tastuce. 
Il était vêtu d'un vieux costume de colonel argen- 
tin 

Après ravoir fait asseoir et lui avoir offert le 
maté, j'amenai la conversation sur la Pampa qui 
fut sous la domination de ce monarque déchu. 

Il me raconta que, le dernier de tous les chefs 
indigènes, il avait opposé aux troupes argentines 

1. Calvucura (Pierre bleue), chef de la célèbre dynastie des 
« Cura » , infligea aux troupes argentines plusieurs défaites san- 
glantes ; tacticien de premier ordre et chef de hordes bien disci- 
plinées et courageuses, il tint en échec durant de nombreuses 
années les meilleurs officiers du Gouvernement de la Plata. 

5 



50 VOYAGE EN PAT AGONIE 

une résistance désespérée. Quand il se vit dépos- 
sédé et isolé de ses guerriers, il s'enfuit avec ses 
femmes à travers les défilés des Cordillères et 
sut dépister les soldats envoyés à sa recherche qui 
devaient toucher une prime s'ils le ramenaient 
mort ou vif. 

Comprenant enfin qu'il n'avait plus rien à espé- 
rer et que toute insurrection était impossible, 
poussé par un sentiment de générosité, pensant aux 
débris de ses troupes traquées dans tous les coins 
du territoire, il vint se livrer à Buenos-Aires. 

Le gouvernement argentin, obligé de recon- 
naître la grande figure qu'est Namuncura, donna 
au cacique le grade de colonel et sept lieues de 
terrain dans une des plus fertiles vallées des Cor- 
dillères. Le chef indien conserva les honneurs 
mais abandonna les terres à ses anciens compa- 
gnons d'armes. 

Et maintenant celui qui fut le roi de la Pampa 
vit comme un pauvre. Parfois, quand assis au seuil 
de son rancho, il laisse errer son regard bleu 
sur l'immensité qui s'étend devant lui, il murmure 
doucement : « La Pampa estabàmia, > La Pampa 
était mienne. 

Et le vieux essuie une larme. Br^ive cacicjue 
Naiftui^cura î 



DÉPART DE CHOEL-CIIOEL SI 

Malgré moi, je compare cet homme, que les 
Argentins ont civilisé, au capitaine de remonte 
qui traite les In- 
diens de brutes. 

Le 7 Juillet , 
nous quittons l'île 
de Choel-Choel 
pour poursuivre 
notre marche vers 
l'Ouest. 

Bien c[ue très 
large en cet en- 
droit, la rivière 
fut aisément tra- 
versée. 

Dèsquelayegua 
madrina se fut je- 
tée à l'eau, tous 
les animaux de !a 

troupe suivirent le caccque namuncuba, 

' i n s ti ncti vement cet 

exemple. En quelques instants, toute ma cavalerie 
avait gagné l'autre berge. Quant à la charrette, ce 
fut autre chose. A l'aide de mon bateau en caout- 
chouc, je commençai par transportep sur l'autre 
rive toyte la charge du véhicule; puis revenant, 



52 VOYAGE EN PATAGONIE 

j'attachai celui-ci à rarrière du bateau, après avoir 
pris la précaution de lui adapter deux barriques, 
qui, servant de flotteurs, me permirent de le re- 
morquer jusqu'au côté opposé — et fort joyeuse- 
ment nous continuâmes notre route le long du 
Rio Negro. 

Lé soir, nous parvenions à Testancia de San 
Pablo, c'est-à-dii*e à sept lieues deChoel-Choel, et 
nous y prenions quelque repos, profitant de l'hos- 
pitalité que nous donnait le colonel Bellisle, pro- 
priétaire de cet établissement d'élevage qui est, 
sans contredit, le plus beau des rives du fleuve. 

Le lendemain, le fils du colonel, qui fêtait l'an- 
niversaire de sa naissance, nous donnait le régal 
de divertissements très originaux organisés dans 
la pampa ; il y eut, entre autres, une course de 
chevaux qui me fournit quelques renseignements 
sur les qualités de la race chevaline du pays. 

Voici en quoi elle consistait : 

De tous les coins du pays arrivèrent des gau- 
chos en costume national, accompagnés, de leurs 
femmes; devenus assez nombreux pour tTonner à 
la fête l'ampleur nécessaire, ils organisèrent les 
paris, devisant entre eux avec forfanterie et quel- 
que gaité narquoise ; puis une fois tombés d'ac- 
cord, les concurrents se rendirent à une piste 



COURSES DE CHEVAUX 53 

préparée à cet usage, toute en longueur, de 300 à 
400 mètres environ. Ils se débarrassèrent de tout 
objet ou vêtement pesant, sautèrent sur leur mon- 
ture et filèrent à toute vitesse. Ils montent sans 
selle, ne se servant, pour bride, que d'une ficelle 
qui, placée dans la bouche de Tanimal, et formant 
nœud coulant, devient un mors d'une solidité à 
toute épreuve : c'est de ce mors très primitif que 
font usage les dompteurs de chevaux de la Répu- 
blique Argentine. 

J'ai déjà dit que, dans cette course, les animaux 
avaient trois cents ou quatre cents mètres à par- 
courir ; aussi l'intérêt résidait-il principalement dans 
la vitesse déployée dès le début, vitesse vertigi- 
neuse et à peu près sans pareille contre laquelle 
nos meilleurs purs sangs eux-mêmes ne pour]?aient 
lutter. Ce galop fantastique fouette le rêve, la vie 
la plus endormie, et dans l'enthousiasme unanime, 
je m'en émerveillais à un tel point que des gens 
d'expérience jugèrent urgent de modérer mon 
transport en m'éclairant avec bonhomie sur 
ce que ce train extraordinaire a un peu de spé- 
cieux. 

Le cheval argentin, en effet, n'a pas de fond, en 
ce sens que, dans une course de longueur, il est 
infailliblement battu par les races de nos pays. 



U VOYAGE EN PAt AGONIE 

Très résistant, en voyage, s'accommodant d'une 
nourriture avec laquelle nos chevaux dépériraient 
rapidement, il resterait très vite en route, sur une 
piste de quatre mille mètres par exemple, se laissant 
distancer par des concurrents mieux entraînés ; il 
est un peu comme le lapin qui, au déboulé du ter- 
rier, part étourdiment comme une flèche, et, très 
tôt fatigué, ne tarde pas à s'arrêter, tandis que le 
lièvre, plus madré, au départ plus pesant, dose 
savamment sa vitesse, l'accélère avec méthode, et 
se trouve ainsi capable de fournir des distances con- 
sidérables : il manque au cheval créole, outre une 
taille plus haute, Tentrainement savant, raisonné, 
auquel sont soumis nos élèves. 

Les courses terminées, les danses commen- 
cèrent. L'orchestre était sans prétention : un accor- 
déon et une guitare. Mais cela suffisait à des 
hommes, aux nerfs peu cultivés, pour traduire 
dans la nuit la violente mélancolie de leurs âmes, 
en des accents assez rythmés pour bercer les mou- 
vements des couples. Cependant, le rêve des tribus 
encore peu civilisées devient vite erotique, ces 
danses exaspèrent étrangement le désir ; bientôt 
elles devenaient lascives et les hommes s'incli- 
naient sur les femmes docilement pâmées, lasses de 
contorsions voluptueuses. Et ce qui ajoutait au 




VKE FÊTE ENTRE GAVCMOS 88 

charme violent du spectacle, c'étaient encore des 
chants accompagnant la danse, mélopées larges, 
lentes, plaintives, étreignant le cœur et remplis- 
sant d'une poésie bizarre... 

A certains intervalles, les danses s'arrêtaient, 
— et l'on mangeait. 

Autour de rôtis pantagruéliques chacun prenait 
place, taillant à même dans les chairs brûlantes, 
arrosant ces ripailles de copieuses libations d'eau 
de vie de canne à sucre, puisant aussi très volon- 
tiers dans des écuelles que l'on faisait circuler et 
remplies de tortas fritas, sorte de galette de farine 
délayée dans un peu d'eau et cuite dans de la graisse 
bouillante. 

Le repas était égayé par une façon de dialogue 
drolatique entre gauchos s'interpellant au son des 
guitares : ils se contaient ainsi des histoires d'un 
comique entraînant qui faisaient s'esclaffer l'as- 
sistance et dans lesquelles je découvrais une note 
d'originalité, une saveur inédite que m'ont tou- 
jours refusées nos meilleurs cafés-concerts. 

Cette fête dans la pampa, en sa sauvagerie 
joyeuse, son art pittoresque et, par-dessus tout, 
sa mélancolie savoureuse m'a laissé un souvenir 
inoubliable. 

Le 10 Juillet, nous quittons San Pablo, conti- 



56 VOYAGE EN PAT AGONIE 

nuant notre marche par la rive gauche du fleuve 
pour nous rendre à Général Rocca. . 

Pendant la nuit, un de mes chevaux favoris 
s'égare. Ce cheval était vieux, d'allures peu bril- 
lantes, mais je l'aimais pour sa docilité et les 
services qu'il me rendait ; comme il était très 
brave et ne s'effrayait pas des détonations dès 
armes à feu, je l'utilisais pour la*' chasse des per- 
drix et des canards, et il me permettait d'abattre 
le gibier avec autant de tranquillité que si j'avais 
été à pied. Sa disparition me chagrine : on s'at- 
tache aux animaux comme aux hommes à peu 
près ; en perdant mon cheval, je perds un ami. 

Je le retrouve le lendemain; grande est ma joie; 
aussi poussons-nous allègrement jusqu'à Ghilforo 
— ni village, ni bourg, ni bourgade — où deux ran- 
chos s'efforcent misérablement de signifier un peu 
de civilisation à l'orée d'un désert. 

L'un ce ces ranchos se décore pompeusement du 
nom de Casa de Négocia (maison de commerce) ! 
c'est-à-dire que quatre bouteilles d'alcool s'étalent 
avec complaisance sur une caisse de bois supportée 
par des pierres, figurant un comptoir; dans un coin 
des gâteaux secs moisissent dans une boite. 

Maintenant n'allez pas vous imaginer qu'à Ghil- 
foro on soit dépourvu de bureau de télégraphe. 



LE TELEGRAPHE AU DÉSERT 57 

Non, car Tautre pancho centralise tous les services 
postaux et télégraphiques. Celui-ci, situé à un kilo- 
mètre environ du premier, est adossé à un roc, à 
l'entrée d'une façon de couloir, creusé par la nature 
dans un amoncellement de pierres granitiques. 

Curieux de connaître à fond tous les rouages de 
l'important service télégraphique de Chilforo, je 
pénètre dans le rancho. 

L'habitation se compose d'une seule pièce ; dans 
un coin, sur une maigre table de bois blanc, est 
posé un appareil Morse ; dans un autre coin, à 
même le sol, sur des peaux de moutons, çst jeté 
un grabat où somnole le chef de service, qui, à 
mon entrée, se réveille brusquement, se lève et, 
obséquieux, se met à ma disposition pour l'enre- 
gistrement d'un télégramme. 

Mais, hélas ! pour le pauvre homme je n'ai 
aucune dépêche à expédier, et je me contente de 
l'interviewer sur l'importance de la station télé- 
graphique qu'il dirige. 

« Voici trois années que je me morfonds dans 
ce trou perdu, me répond le fonctionnaire famé- 
lique, et j'expédie, en moyenne^ trois ou quatre 
dépêches par an. Je passe mon temps à écrire des 
suppliques pour que l'on supprime ce poste et que 
Ton m'en donne un autre ; mais il paraît que la 



88 VùYAdE EN PAT AGONIE 

chose n'irait pas sans désorganiser profondément 
le service télégraphique de la République Argen- 
tine. Et les jours passent, pour moi, dans un ennui 
mortel que je trompe par le sommeil. Quand je 
n'écris pas à mes chefs, je dors. Gomme vous le 
voyez, c'est très gai. 

Je sors, émerveillé de la capacité de résistance 
de ce fonctionnaire, et je me demande le crime qu'a 
bien pu commettre cet homme pour qu'on l'ait en- 
terré seul dans cette contrée inhabitable. 

Je reviens à mon campement situé au bord d'un 
petit ruisseau; c'est ici la dernière eau que nous 
devons rencontrer sur notre route durant un trajet 
de quarante-cinq kilomètres, car, demain, nous 
entrerons dans une traversia, c'est-à-dire un che- 
min dans une contrée sèche. Cette traversia, qui 
est la moins longue, est aussi la plus accessible 
aux commerçants faisant le trafic sur les rives du 
Rio Negro entre Carmen de Patagones et Rocca. 
Et il y a ordinairement affluence de chariots aux 
abords de la passe de Chilforo. Hier, un convoi 
de vivres, à destination de Rocca, composé de dix, 
voitures, est entré dans la traversia. 



# 



CHAPITRE VI 

PASSAGE d'une TRAVERSIA. — LE VILLAGE DE ROCCA ; SA POSITION 
STRATÉGIQUE. — UNE INACTION DÉSESPÉRANTE. 

LE 14 Juillet, nous nous mettons en marche et 
pénétrons dans la zone aride. Un calme de mort 
règne dans le pays qui nous environne ; pas un 
chant d'oiseau, pas le moindre petit cri d'animal 
ne viennent rompre la terrifiante solitude de 
l'endroit ; il semble que la vie se soit retirée de 
cette contrée... 

Une herbe sèche, rabougrie, pousse par places, 
sur un terrain fait de sable blanc, infécond. C'est 
l'amère monotonie du désert, et je me hâte de 
faire atteler à mon chariot les meilleures bêtes 
pour précipiter la traversée de cette terre ingrate. 

Chemin faisant, nous rencontrons le convoi parti 
la veille. Les chars sont dételés ; les animaux 
s'abreuvent dans de grands tonneaux remplis d'eau 
dont une des voitures avait été chargée. Ça nous 
est un certain réconfort de rencontrer à ce mo- 



60 VOYAGE EN PATAGONIE 

ment quelques êtres dont l'activité fait diversion à 

la désolante platitude dont nous souffrions. 

 quatre h'eures et demie de l'aprës-midi, nous 
sortons de la traversia par une gorge naturelle 
taillée dans le sable durci : nous sommes à Chichi- 



nal, et nous campons au bord du Rio Negro, que 
nous retrouvons à cet endroit. 

Le soir venu, nous organisons une chasse au 
peludo, petit animal de la famille des tatous; il 
habite un trou creusé dans le sol et ne sort que la 
nuit ; ma chienne, Brazillcra, excelle à cette chasse; 
elle sent de loin l'animal, le suit â la trace et l'at- 
trape, avant qu'il ait eu le temps de rejoindre son 
habitation. La chair du peludo est très savoureuse; 
posé sur de la braise chaude, le tatou cuit lente- 



r" 



CAPTUBE D'UN AIGLE 61 

menl dans son jus au milieu de sa carapace et 
devient un mets des plus délicats. Ce genre de 
chaBse ne peut avoir lieu que la nuit, le peludo 
restant terré toute la journée. 
Le lendemain nous nous remettons en marche. 



VUE DE OÉMÉHAL HOCC*. - DESSIM DE EOUDIER. 

J'ai la chance de m'emparer d'un grand aigle 
adulte, que j'ai étourdi d'un coup de fusil chargé à 
petits plombs ; je l'entortille dans un manteau et je 
le mets, sur mon chariot, dans une caisse. Le soir, 
l'impérial oiseau recouvre toute sa vigueur et, 
comme nous l'avons attaché avec une chaînette de 
fer au tronc d'un jeune saule, il se dresse contre 
l'arbre, jouant des serres et du bec contre qui- 



62 VOYAGE EN PATAGONIE 

conque ose rapprocher. Gela nous est une menue 
distraction qui ne nous empêche pas d'arriver, le 
16 Juillet, à Rocca*, le plus important des villages 
qui se trouvent sur la rive gauche du Rio Negro 
après Carmen de Patagones. 

Au point de vue stratégique, Rocca est le grand 
point de concentration des forces argentines vers 
le Sud; situé à neuf lieues en aval du confluent du 
Rio Limay et du Rio Neuquen, protég'é par les 
deux rivières, en communication avec les deux forts 
avancés de Kunil et de Godihué, il serait pour un 
corps d'armée intelligemment conduit un point de 
défense admirable, commandant au loin les défilés 
des Cordillères ouvrant sur les territoires de la 
Pampa centrale et de la Patagonie. 

En dehors de son importance stratégique, Rocca 
possède également une assez grande importance 
commerciale ; c'est par Rocca, en effet, que s'effec- 
tue tout le transit des côtes de l'Atlantique à la 
République Andine. 

Tous les ans, des convois considérables de bes- 
tiaux, venai^t de tous les points de la Pampa cen- 
trale et du Rio Negro, s'arrêtent à Rocca avant de 
s'engouffrer dans les défilés des Cordillères. 

1. Ce village est appelé iqdistincteiQent Hocc^ ou Général 
(^ocra, 



ARRÊT FORCÉ 63 

En PâisoQ de cette activité commerciale, des 
maisons de gros s'y sont installées et donnent au 
village un air de prospérité de bon aloi. Mais, 
malgré tout, Rocca est si peu gai que, à peine 
arrivé, j'ai hâte de partir, pour cette excellente 
raison surtout que j'y perds mon temps. 

Cependant, la fatalité s'en mêlant, j'y demeure 
contre mon gré. Par crainte de rencontrer en route 
des obstacles à la marche d'un chariot, — préci- 
pices, absence de chemins, monts escarpés — je 
voudrais transporter mes collections à dos de 
mules. Le commandant des forces de Rocca se 
met à ma disposition et me propose de faire venir 
des appareils spéciaux pour charger mes animaux 
Dans ce but, il envoie des exprès aux avant-postes 
de Godihué, mais le temps passe sans que revien- 
nent les estafettes et sans que nous parviennent 
les appareils. 

Je me meurs d'ennui dans ce village. 

J'y rencontre, c'est vrai, un ingénieur français 
au service de l'Argentine, ainsi que divers offi- 
ciers qui usent avec moi d'une affabilité parfaite, 
m'invitent souvent à leur mess et me font les hon- 
neurs de la garnison; mais je regrette le temps 
précieux que je gaspille en propos oiseux dans les 
jii^berges, }es est;aiftinets du village, amenant ^n 



64 VOYAGE EN PATAGONIE 

Patagonie Tinepte, Tinutile existence, il me semble, 
de Tofficiep de province dans une garnison de 
troisième ordre. 

J'enrage, attendant avec fièvre des nouvelles de 
Godihué ; ne tenant plus en place, dans un besoin 
fou de mouvement, je pars avec mon nouveau 
gaucho Bonifacio; il revient du Sud et je l'ai 
engagé pour m'accompagner. Quant à Juan, il 
reste à Rocca pour soigner les animaux. 

Je me dirige vers le confluent du Limay et du 
Neuquen. J'explore les rives des deux cours d'eau ; 
plusieurs fois par jour, je télégraphie au comman- 
dant des troupes de Godihué pour avoir des nou- 
velles de mes appareils de charge ; mais, pour 
aggraver moiji irritation, ce dernier me répond qu'à 
la suite de pluies abondantes, les sentiers, dans 
les Cordillères, sont devenus impraticables et qu'il 
faut attendre un peu. 

C'en est trop. Nous voici déjà au 25 Juillet, et, 
en passe, si cela continue, de vivre une année à 
Rocca. Douce perspective, vraiment! Aussi ma 
résolution est-elle prise : coûte que coûte, je 
repartirai avec mon chariot, dussions-nous, s'il le 
faut, aux endroits difficiles, passer toute la charge 
de la voiture à dos d'hommes! 

Je reviens donc à Rocca. Je renvoie à Buenos- 



NOUS ENTRONS DANS VINCONNU 65 

Aires mon petit-cousin, Jacques de Gathelineau, 
redoutant pour lui la trop grande fatigue du 
voyage ; car il se sentait mal à l'aise dès le com- 
mencement de l'expédition; ce n'était pourtant 
alors qu'un jeu ! c'est maintenant seulement que 
nous entrons en campagne pour nous aventurer 
dans l'inconnu. . . 



^^ 



CHAPITRE VII 

LA TRAVERSÉE d'dN FLEUVE DE MILLE MÈTRES. -- JOAN TOMBE MA- 
LADE. — l'inondation de NOTRE CAMPEMENT. — LA MARCHE VERS 
LE SUD. — UN ORAGE SUR LES HAUTS PLATEAUX. — LA GÉNÉROSITÉ 

d'un PATAGON. 

ENFIN, je quitte Rocca (2 Septembre) ; Juan et Bo- 
nifacio m'accompagnent, Juan un peu souffrant 
malheureusement, mais j'espère que le grand air le 
remettra ; Bonifacio conduit le chariot, tandis que 
mon braye Juan et moi nous dirigeons la troupe 
de chevaux et de mules. 

La veille, j'avais expédié un de mes gauchos 
reconnaître le point où il nous serait le plus facile 
de traverser le Rio Negro ; c'est là que nous campe- 
rons cette nuit et que nous organiserons tout pour 
la traversée du fleuve. 

Le Rio Negro, à cette époque de Tannée, 
déborde immensément; ses eaux roulent en tor- 
rent, charriant des débris de toutes sortes, des 
arbres qu'il déracine dans sa course, jusqu'à des 
toits de ranchos, et, à l'endroit où nous parve- 



68 VOYAGE EN PATAGONIE 

nons, sa largeur mesure plus d'un kilomètre. 
Aussi n'est-ce pas sans appréhension que je songe 
à la traversée que nous devons faire demain : 
nous nous en remettons à la grâce de Dieu... 

3 Septembre. — Nous avons complètement 
déchargé notre chariot. Notre bateau en caoutchouc 
est armé et mis à l'eau ; nous l'amarrons solide- 
ment à un saule et nous commençons à empiler 
les caisses dans notre embarcation, en renouve- 
lant, pour le transport du chariot, le système des 
deux barriques servant de flotteurs. Gela fait, nous 
rassemblons tous nos animaux et les poussons en 
masse vers la berge, la yegua madrina en tète; 
après quelques minutes d'hésitation, bien compré- 
hensible devant l'étendue d'eau qu'elle a à traver- 
ser, celle-ci, aussitôt suivie de toute la troupe, 
entre résolument dans le fleuve, se dirigeant vers 
l'autre rive. 

Nous suivions avec anxiété les évolutions de nos 
bêtes ; car le Rio Negro est agité : à sa surface 
courent de petites vagues traîtresses ; l'eau peut 
pénétrer dans les oreilles de nos pauvres animaux, 
leur couper la respiration, les noyer, sans compter 
que nous sommes en hiver, que le froid peut les 
saisir et nous n'avons rien à notre disposition 
pour les soigner. Un cheval et deux mules se lais- 



LE PASSAGE DU RIO NEGRO 69 

sent distancer par les autres ; on devine que la 
fatigue les prend ; leurs tètes s'enfoncent progressi- 
vement ; à une distance de plus de huit cents mètres, 
nous percevons le bruit haletant de leur souffle 
qui nous arrive, pareil au ronflement d'un soufflet 
de forge. Mais la jument-guide touche terre ; 
les autres bientôt en font autant, et les retar- 
dataires, sentant proche le rivage, rassemblent 
toutes leurs forces dans un effort désespéré; ils 
débarquent à leur tour. 

Voici que c'est à nous d'imiter leur vaillance et 
sur un frêle esquif. 

Nous mettons le chariot à l'eau et l'attachons 
à l'arrière du bateau ; nous défaisons les amarres 
et Bonifacio, qui, avant d'être l'amant aventureux 
de la pampa, avait été batelier, se met courageuse- 
ment à ramer, tandis que Juan tient le gouvernail 
et que, perché sur le haut des caisses dans un 
équilibre plutôt instable, je commande la manœu- 
vre; le courant nous fait dévier, nous entraînant à 
la dérive. 

Le chariot, marchant à la remorque, est pris 
dans un remous ; il s'insurge et vient cogner 
l'embarcation ; un bon coup de barre, appuyé d'un 
solide coup de rame, nous en débarrasse et nous 
atteignons enfin l'autre rive avec une satisfaction 



70 voyjCge en pat agonie 

que nous ne cherchons pas à déguiseï». Nous 
déchargeons le bateau, puis nous le retirons du 
fleuve; mais nous devons remorquer le chariot 
dans Teau, le long de la berge, jusqu'à ce que 
nous trouvions un endroit où nous puissions 
l'attirer à nous avec un cheval. 

Juan, après avoir rassemblé la cavalerie, choisit 
un animal, le selle et pénètre dans Teau pour fixer 
un lasso au chariot et le retirer ainsi de la rivière. 
Mais le lit du rio Negro a des surprises, des iné- 
galités ; la bète fait un faux pas, tombe avec son 
cavalier, et voici mon malheureux compagnon 
prenant un bain forcé dans les eaux glacées du 
fleuve. 

Nous l'en arrachons avec hâte ; nous allumons 
un grand feu pour le réchauffer, mais en pure 
perte, hélas ! Une vieille pneumonie, contractée à 
Buenos-Aires, se réveille : Juan est secoué de 
violents frissons ; il éprouve au côté une atroce 
douleur. Toute la nuit, il souffre le martyre, râle, 
semble étouffer, m'emplit d'une inquiétude mor- 
telle. 

Je le badigeonne de teinture d'iode; je lui fais 
avaler un peu d'opium ; un instant, ses douleurs 
s'atténuent, il réussit à prendre quelque repos, 
mais pour se réveiller bientôt en proie à de plus 



JUAN MALADE! 71 

vives souffrances. Je lui brûle littéralement la 
peau avec de Tiode; mais cela n'y fait rien; le len- 
demain, mon pauvre Juan ne va pas mieux, ni 
les jours qui suivent non plus... J*ai pour ce garçon 
une affection profonde. Ce n'est pas impunément 
que deux hommes, courant ensemble les mêmes 
dangers, vivent quelque temps côte à côte, de la 
même vie semée d'incidents et d'accidents ; outre 
que Juan m'est précieux au point de vue pratique, 
son caractère m'émeut par sa sérénité mâtinée de 
tendresse et d'un certain charme exotique très 
singulier; loin de ma patrie, sous un ciel inconnu, 
dans ces solitudes quelquefois barbares de rArgen-- 
tine, mon spleen et mes rêveries crépusculaires se 
reposaient volontiers sur cette certitude que j'avais 
près de moi un ami, une âme ûdèle se nourrissant 
d'un peu de mon idéal, et cela m'aidait dans mon 
aventure aux contrées étrangères... 

Maintenant, de le savoir là, malade atrocement, 
affaissé, comme un paquet de nerfs hors d'usage, 
je souffre cruellement et je donnerais volontiers 
la moitié de mon existence pour lui rendre la 
santé. Pauvre Juan I 

Son état parfois s'améliore, mais pas pour long- 
temps. 

Je monte ma tente près du fleuve, sur ses rives 



2 VOYAGE EN PATAGONIE 

mêmes, et je remplis Toffice de garde-malade; je 
me fais un devoir de soigner Juan de mon mieux, 
avpc une piété dont je sens qu'il m'est reconnais- 
sant. J'envoie Bonifacio à Rocca chercher des 
médicaments chez le médecin-major; mais rien n'y 
fait : Juan ne se remet pas, et il lui devient impos- 
sible de continuer la route dans un pareil état de 
santé. Aussi me décidé-je, à regret, à le renvoyer à 
Rocca, où il aura, au moins, des soins plus parfaits 
à l'hôpital militaire. Je laisse à sa disposition quatre 
chevaux et une jument avec lesquels il me rejoindra 
dans lé Sud aussitôt après sa guérison. La sépa- 
ration est émouvante : j'abandonne mon brave 
Juan, les larmes aux yeux, en me demandant vrai- 
ment comment je pourrai le remplacer. Par 
bonheur, je rencontre un Chilien avec quelques 
chevaux, qui consent à me suivre du côté de 
Machinchao. 

Le seul profit de ce séjour morose à Santa Maria 
— c'est le nom de l'endroit où nous campons — 
est la découverte d'un corps humain, venu échouer 
près de ma tente, et que, à la conformation du crâne, 
je reconnais pour un Indien ; les eaux ont rongé 
les chairs ; les mains et l'un des pieds manquent; 
c'est un squelette que j'ai devant moi; je le 
recueille précieusement pour le mettre dans mes 



L'INONDATION 75 

caisses, où il enrichit mes collections anthropolo- 
giques : lugubre souvenir d'un des lieux les plus 
mornes que j'aie traversés. 

25 Septembre. — Pendant la nuit, les eaux ont 
considérablement monté : elles arrivent presque à 
baigner les piquets de ma tente. Nous sommes 
réveillés par le bruit sinistre du clapotement des 
vagues qui s'entrechoquent, mêlé au grondement 
de la rafale qui s'avance du fond des Cordillères. 
Nous n'avons que le temps de replier bagages pour 
aller nous établir au loin dans la pampa. C'est agir 
sagement, car, l'après-midi, Tendroit où nous cam- 
pions la veille n'est plus qu'un vaste lac. Une 
masure située à côté de notre tente vient d'être 
emportée ; la rivière charrie des épaves de toutes 
sortes et, pour comble de malheur, le linge de 
l'expédition que nous avions lavé la veille et qui 
séchait le long de la berge est enlevé dans la 
tourmente : nous voici sans chemises tout comme 
des gueux. 

28 Septembre. — Je quitte, en compagnie de 
Bonifacio et de Carabacal, mon nouveau gaucho, 
ce campement maudit de Santa Maria. Me voici 
tout triste, néanmoins, de partir sans Juan, car je 



76 VOYAGE EN PATAGONIE 

vais pénétrer maintenant dans le vrai désert pata- 
gonique et son absence va m'être d'autant plus 
pénible. 

Il faut pourtant que je m'y résigne. 

Je ne pouvais plus longtemps demeurer dans 
ces parages : car j'ai une mission à accomplir. 

Nous franchissons donc la vallée du Rio Negro 
et nous escaladons bientôt le premier grand pla- 
teau des terres australes. Jusqu'à Punta-Arenas, 
ce sera ainsi, en terre patagonique, une succession 
de hauts plateaux séparés par de fertiles vallées : 
celui sur lequel nous allons nous engager est l'un 
des plus importants de la Patagonie et l'un des 
plus arides aussi. Nous éprouvons de grandes dif- 
ficultés pour l'escalader avec notre chariot, mais 
nous en atteignons pourtant le sommet et nous 
nous y arrêtons pour passer la nuit; mes deux 
gauchos détellent, rassemblent les chevaux et entra- 
vent les jambes de la yegua madrina. 

Nous nous apprêtons à prendre un repos néces- 
saire quand un orage épouvantable éclate sur le 
plateau. Gela est beau, très beau, ce grondement 
de la foudre, cette folie d'éclairs embrasant l'hori- 
zon ; mais une pluie de déluge inonde le campe- 
ment, vraie douche sur notre admiration. Je me 
réfugie sous le chariot et je m'y prépare un abri 



r 



NOUS SOMMES SÉPARÉS 17 

pour la nuit; mais j'ai mal calculé mon affaire: 
sous la voiture, le terrain déprimé forme une rigole 
naturelle, et si je ne reçois pas la pluie sur le nez, 
je ne tarde pas, en revanche, à baigner dans une 
mare d'eau boueuse. C'est insupportable. Mes gau- 
chos qui s'étaient éloigné^ ne reviennent pas ; 
c'est en vain que je les appelle dans la tempête. 
Force est de me résigner à la solitude pour la nuit 
qui se passe tant bien que mal. 

Le lendemain, la pluie a cessé, mais je suis 
toujours seul à mon campement; je commence à* 
m'inquiéter sérieusement sur le sort de mes com- 
pagnons. Ont-ils été foudroyés?... se sont-ils éga- 
rés dans la nuit? Je prends ma carabine express 
et je tire à intervalles réguliers; rien... Dans 
l'immensité de la pampa, toujours même silence. 
Je n'aperçois non plus aucun de mes animaux ; ils 
ont dû fuir épouvantés devant l'orage. 

A 11 heures je vois arriver enfin Bonifacio et 
Garabacal derrière les chevaux et les mules ; ils 
sont trempés, claquent des dents; ils n'ont rien 
mangé de la nuit, ils ont cherché à se réchauffer en 
se frottant l'un contre l'autre ; ayant gardé avec 
eux un cheval bridé et sellé, ils avaient dû le 
maintenir tout le temps, la bride passée à leurs 
bras, n'ayant, dans lat pampa déboisée, rien où 



78 VOYAGE EN PAT AGONIE 

rattacher. C'est au matin seulement qu'ils avaient 
retrouvé la tropilla en suivant les traces de mes 
animaux et que, guidés par les^ coups de carabine, 
ils avaient pu rejoindre le campement. 

Nous nous hâtons de repartir, continuant notre 
expédition à travers uji terrain de désolation où 
nous trouvons à grand'peine une herbe anémique 
pour nos bètes. Nous rencontrons plusieurs sour- 
ces, mais d'un débit peu abondant, coulant dans 
des terres salisteuses ; l'eau en est désagréable, 
malsaine, et nous empêchons nos chevaux de s'y 
désaltérer trop longtemps ; nous arrivons enfin à 
Kourako, sorte d'oasis dans le désert, où nous 
trouvons une eau saine, d'une limpidité de cristal. 

Nous parvenons ensuite dans un pays qu'on 
nomme Goui. 

Il semble que là furent anciennement des cam- 
pements d'indigènes. Au haut des collines, je ren- 
contre des tumulus depierres, sépultures des anciens 
habitants de la contrée. Dans l'intérieur de l'un de 
ces tumulus, jetrouve des ossements calcinés, restes 
de quelque sorcier, Kalkou, selon l'expression arau- 
cane. Les Indiens avaient l'habitude, aux temps 
reculés, de mettre à mort, puis de brûler tout indi- 
vidu reconnu coupable de sorcellerie ou de jeter le 
mauvais sort, le Welkaufeu^ à son prochain* 



GÉNÉROSITÉ DE VINDIEN 81 

En poussant vers le Sud, je traverse les Pozzos 
de Eurumil puis j'arrive à un endroit, nommé 
Peinalouf, où habite un Indien Tehuelche avec sa 
famille : sa maison est faite d'un cuir de vache que 
supportent deux bâtons et que protègent, sur les 
côtés, des branchages. Malgré la simplicité de 
Tabri, qui dénote Tétat de misère de l'Indien, 
celui-ci est généreux comme tous les hommes de 
sa race ; il a tué aujourd'hui un veau ; il m'en 
apporte toutes les côtes à mon campement : c'est 
ainsi que l'on comprend l'hospitalité dans le 
désert. 

J'ajoute que cette belle hospitalité m'est offerte 
dans un site d'une sauvagerie très pittoresque qui 
nous repose de la plate monotonie des contrées que 
nous venons de traverser : ce bon Tehuelche sem- 
ble le gardien bienveillant de toute une gorge for- 
mée par deux déchirures naturelles, taillées à 
même la montagne, dans un chaos de pierres et de 
rocailles, façon de couloir dantesque assez gran 
diose. 

8 Octobre. — Je quitte Peinalouf par un chemin 
sablonneux et abrupt. 

Cette contré^est encore à peu près inexplorée... 
Deux ou trois chariots y sont passés avant moi, 

7 



82 VOYAGE EN PAT AGONIE 

mais depuis longtemps les traces de roues se sont 
effacées dans le sable mouvant. Aussi est-ce un 
vrai voyage à la boussole que nous allons accom- 
plir, au milieu d'une succession d'obstacles de toute 
nature ; si nous n'avions que des chevaux, le 
voyage serait encore praticable; mais nous traî- 
nons à notre suite un chariot, et ce maudit véhicule 
est la cause de tous nos tourments, de toutes nos 
fatigues. 

A mesure que nous avançons vers le Sud, le 
froid devient plus vif. Voici deux nuits que l'eau 
gèle dans les seaux de toile et nous sommes au 
printemps. De plus, notre provision de viande se 
trouve épuisée et nous trouverons difficilement 
des vivres dans ce désert. Combien j'ai hâte.aussi 
de voir arriver guéri mon bon Juan ; le gaucho 
chilien qui le remplace est loin de le valoir !... 

Nous voici à Alouf. Le chemin devient de plus 
en plus mauvais. A force de travail, de patience, 
nous réussissons à passer plusieurs collines. Mais 
j'en suis à me demander si nous pourrons conti- 
nuer jusqu'à Machinchao. Nos bêtes sont deve- 
nues étiques,de vrais squelettes, bientôt incapables 
d'un effort quelconque. 

Nous nous rendons bien compte, d'une façon 
générale, de notre direction; mais comme il 



PERPLEXITÉS 83 

n'existe aucune route dans cette contrée déserte, 
et comme nous conduisons notre chariot guidés 
par notre seul instinct, il peut nous arriver de 
buter contre un obstacle naturel insurmontable. 



Alors, que faire ?... Abandonner mes instru- 
ments, mes collections, perdre ainsi tout le fruit 
de ma mission, ou, essayant un travail d'Hercule, 
porter à bras toutes les cbarges, à travers les acci- 
dents de terrain et sans être sûrs du succès ?... 

Je m'énerve. Mes deuxgaucbos, Carabacal sur- 
tout, commencent à grogner ferme. 



.^ 



84 VOYAGE EN PATAGONIE 

Le mécontentement de ce dernier se comprend : 
il ne mange pas, peinant toute la journée et 
n'ayant, au tréfond de lui-môme, aucun de ces sen- 
timents gui donnent du courage à qui poursuit un 
but et veut l'atteindre à tout prix. Aussi, comme je 
crains qu'il ne me quitte, me prenant au dépourvu, 
usé-je de précaution. Me voici précisément à une 
tente d'Indiens Araucans. L'un d'eux, que j'inter- 
roge, prétend connaître le moins mauvais des che- 
mins que pourrait prendre mon chariot pour aller 
jusqu'à Machinchao. Je le décide à venir avec 
moi, et, le traité passé, je congédie immédiate- 
ment Garabacal de peur qu'il ne jette le trouble 
parmi mes hommes. 

Je ne le regrette pas... Mon nouveau gaucho, 
Indien pur sang, connaît à merveille la contrée et 
possède un excellent caractère, qui me fait vite 
oublier la mauvaise volonté de mon guide 
chilien. 

Notre voyage trouve un instant de distraction 
dans la rencontre que nous faisons d'un grand 
nombre depichesy petits tatous un peu moins gros 
que les peludos, et qui contrairement à ces der- 
niers, pâturent le jour : on ne les voit qu'au prin- 
temps et en été; à l'automne, ils réintègrent leurs 
trous où ils demeurent tout l'hiver, comme nos 



DANS LES SABLES 85 

marmottes, se nourriâsant de la graisse emmaga- 
sinée pendant la bonne saison. 

Le piche est un mets fort délicat, qui figure 
avec honneur sur la table des plus fins gourmets 
de Buenos-Aires et que nous sommes heureux 
d'ajouter à notre ordinaire. 

Cependant tout cela ne nourrit pas nos chevaux, 
et pour nous consoler, le guide nous annonce 
pour le surlendemain de grandes étendues de 
sable d'où je me demande comment nous sorti- 
rons. 

Par un hasard providentiel, nous rencontrons 
un Indien avec quelques chevaux, qui s'engage 
à me les prêter pour traîner mon chariot jusqu'à 
Casa Piedra, point où je trouverai une route cons- 
truite par les Anglais de Machinchao. Pour ce 
trajet de dix à onze lieues, l'Indien me demande 
cinquante pesos, c'est-à-dire deux cent cinquante 
francs de notre monnaie; je n'ai pas à marchander, 
car, sans son aide, la somme que je perdrais serait 
encore plus considérable . 

14 Octobre. — Jour de repos pour tout le monde. 
Nous chassons. Outre quelques piches, nous rap- 
portons dix œufs d'autruche que nous découvrons 
dans un nid. Ce nid nous est signalé par le mâle 



86 VOYAGE EN PATAGONIE 

qui est assis dessus et qui, à notre approche, se 
lève effrayé ; le nid est formé de plumes garnissant 
une excavation creusée au pied d'un arbuste 
rabougri — et ces plumes, c'est le mâle qui les 
arracha de sa poitrine; C'est lui encore qui couve 
les œufs que les sept ou huit femelles qu'il a sous 
sa coupe viennent successivement déposer dans ce 
nid, et c'est lui toujours, qui, après Téclosion, 
élève et protège la chère progéniture... Il peut 
arriver qu'on rencontre une trentaine d'oeufs dans 
un même nid : ces œufs, provenant de femelles 
différentes, sont de couleurs variées, vert-jaune 
avec taches blanches, blanc avec des taches ver- 
dâtres, etc. 

L'espèce d'autruche à laquelle appartiennent ces 
œufs est la rhea darwini, communément appelée 
nandou. Chaque œuf représente la grosseur de 
douze œufs de poule; il est beaucoup moins grand 
par conséquent que celui de l'autruche africaine. 
Le nandou lui-même est beaucoup plus petit d'as- 
pect que son congénère d'Afrique; ses plumes 
sont blanches et noires, mais n'ont pas le velouté 
et l'ampleur des plumes de l'autruche du Cap. 

15 Octobre. — Nous partons pour Casa Piedra. 
Les péripéties, les fatigues de ce trajet, je ne vous 
les raconterai point. Ne dûmes-nous pas, à plu- 



CHASSE A L'AUTRUCHE 89 

sieurs reprises, décharger complètement la voi- 
ture, porter les caisses à dos d'hommes, et atteler 
jusqu'à quinze animaux à notre chariot vide ? Enfin, 
le 18, nous touchons à Casa Piedra, ainsi appelé des 
ruines d'une maison de pierres, — premier établis- 
sement des Anglais dans la contrée — où nous 
trouvons une route allant du lac Nahuel-Huapi à 
Machinchao. 

L'après-midi, mes gauchos quittent Casa Piedra 
et se dirigent par la route vers Machinchao, tandis 
que je pars à cheval, avec mes chiens, chasser dans 
la pampa. Je lève une autruche mâle, occupée à 
couver les œufs de ses femelles. Les chiens s'élan- 
cent à sa poursuite. Dans ma hâte, avide de vouloir 
m' emparer à la fois des œufs et de l'autruche, je 
me débarrasse de mon veston et de mon chapeau 
que je jette sur le nid de manière à le retrouver 
facilement, puis je me mets à la recherche de l'oi- 
seau convoité. 

Mais la chasse s'est éloignée; j'ai beau galoper 
en tous sens, je ne vois rien à l'horizon. Déçu, je 
veux me rabattre au moins sur les œufs, mais dans 
l'immensité de la pampa uniforme, je ne retrouve 
encore ni le nid, ni les vêtements ; cela me vexe 
d'autant plus que j'ai laissé dans les poches de mon 
veston ma montre et ma boussole prismatique. 



n 



90 VOYAGE EN PAT AGONIE 

De guerre lasse, je mets pied à terre pour refaire 
en sens inverse tout le trajet parcouru depuis le 
nid, me guidant sur les traces laissées par les sabots 
de mon cheval. Bien m'en prend, car je retrouve 
rapidement mes affaires et les œufs que je mets 
dans un sac de toile pendu à ma selle. 

Pendant ce temps, mes chiens reviennent, en 
sang, aboyant dans la pampa. Certes ils ont pris 
Tautruche. Mais où Tont-ils laissée? 

Je remonte à cheval; j'explore les environs, mais 
en vain. Il se fait tard, mon cheval est fatigué ; 
puis le vent froid de ces pays, le pampero, ne 
tarde pas à se lever ; il me serait vraiment désa- 
gréable d'être obligé de passer la nuit, seul, sans 
manteau, sous cette bise glaciale. 

Je reprends un peu d'aplomb en mangeant un 
œuf d'autruche cru, et je rejoins la route avec mon 
cheval qui, fourbu, ne peut prendre que le pas. 
C'est ce qui fait que je ne retrouve mon chariot qu'à 
huit heures du soir. 

Là, une autre mésaventure m'attend : le gaucho 
dirigeant ma troupe de chevaux a traversé directe- 
ment, au lieu de le contourner, un arroyp, faisant 
boucle en cet endroit; le gaucho conduisant le 
chariot n'a pu, dès lors, retenir son attelage, les 
mules voulant à toutes forces suivre la tropilla. 



LE CHAniOT EMBOURBÉ 91 

Et le tout a été s'embourber dans Tarroyo; le 
chariot s'y est enfoncé jusqu'à la caisse. C'est ici 
du travail en perspective pour demain. 

19 Octobre. — Nous déchargeons à fond le cha- 
riot. Et avec six longues cordes, auxquelles nous 
attelons six animaux, nous parvenons à le sortir 
du bourbier. Nous rechargeons et de nouveau nous 
voici en route. 

Cinq cents mètres plus loin, même embarras ; nous 
retrouvons l'arroyo qu'il nous faut retraverser, 
puisque nous nous sommes enfoncés dans une boucle ; 
le chariot de nouveau s'embourbe et nous recommen- 
çons, sans allégresse, la môme opération que tantôt. 

Enfin, vers le soir, nous atteignons Machinchao, 
vaste étendue de terrain appartenant à une compa- 
gnie anglaise. 

Ici, une estancia confortable s'élève, malgré 
l'aridité et la solitude de la région septentrionale. 
Mon regard, déshabitué de contempler autre chose 
que de pâles étendues se déroulant sous un ciel 
morne, se repose avec quiétude, maintenant, sur 
d'énormes troupeaux de moutons évalués à plus de 
vingt mille têtes, qui broutent paisiblement dans la 
vallée qu'envahit le crépuscule. Il semble que, dans 
cette estancia, je prendrais volontiers contact avec 



92 VOYAGE EN PATAGONIE 

quelques êtres aflfables dont la souriante hospita- 
lité détendrait mes nerfs, dégagerait mon cerveau, 
m'inciterait, dans une sorte de bien-être, à con- 
verser sur le caractère des gens du pays, leurs 
mœurs, — toute une philosophie sans prétention, 
mais substantielle et claire, par quoi Ton s'ingénie 
à planer un peu au-dessus du simple fait d'exis- 
ter... Des Français rencontrés en ce moment m'eus- 
sent inondé de joie. Hélas! je me heurte à une 
façon d'échalas anglican, rébarbatif comme une 
duègne, et froid comme un puritain, gérant de la 
maison et qui m'en fait les honneurs de telle sorte 
que l'envie ne me vient pas un instant de moisir 
auprès de lui. 

Je profite néanmoins d'une forge de Testancia 
pour réparer mon chariot qu'ont fortement endom- 
magé les secousses du voyage. 

Il est souvent question, au cours de ce récit, de 
mon maudit chariot, mais il m'a donné tant de 
peine!... Et il a tant de fois entravé ma marche!... 

23 Octobre. — Nous quittons Machinchao et nous 
nous dirigeons vers Quersqueley. Nous avançons 
peu, dans cette première journée, harcelés que 
nous sommes par le pampero qui, sans pitié, nous 
mord le visage; les mules se refusent à toute mar- 



JOURNÉE PÉNIBLE! 93 

che; je manque moi-même d'être désarçonné par 
ce vent maudit qui souffle avec violence. 

Le JQUP suivant, un de nos animaux est victime 
d'un accident qui nous force à nous arrêter pour la 
nuit dans un lieu peu agréable; Teau y est salée, 
aussi notre maté a-t-il un goût détestable. Nous 
continuons de jouer de malheur; dans la nuit, en 
effet, la pluie tombe abondamment; le lendemain 
c'est le tour de la neige. Nous sommes littérale- 
ment trempés, notre tente n'étant pas dressée, et 
nous ne pouvons penser à aller par ce temps à 
Quersqueley. 

Cependant, à quelque chose malheur étant bon, 
nous recueillons avec joie toute la neige qui s'est 
emmagasinée dans nos manteaux et nos couver- 
tures et nous la transformons aisément en une eau 
suffisante pour faire cuire dans la marmite du 
campement un pot-au-feu savoureux, confectionné 
avec la viande emportée de l'estancia... 



^r 



n 



CHAPITRE VIII 

LE VALLON DE QOERSQUKLEY. — LES TENTES INDIGÈNES. — GENDRES ET 
BELLES-MÈRES. — LE CAPITENEKO KUMILAF. 

LE 26 Octobre. — Nous arrivons àQuersqueley, 
Tun des plus jolis sites que j'aie rencontrés 
pendant mon voyage : c'est dans un vallon arrosé 
par un cours d'eau limpide sur les bord? duq[uel 
s'alignent les tentes des indigènes ; rentrée du 
vallon est resserrée entre deux rochers élevés. 

Je vais visiter ces tentes roukasK A mon arri- 
vée, je suis plutôt mal reçu par les Indiens qui les 
habitent et qui, dans un état de demi-civilisation, 
$ront d'autant plus méfiants vis-à-vis des blancs. 

Les tentes, nombreuses cet hiver, ne sont plus 
qu'au nombre de trois, une grande partie des Arau- 
oans, leur chef en tête, ayant gagné la montagne 
pour se livrer à la chasse annuelle des guanacos. 

Ces tentes, dont l'ouverture est toujours exposée 

1. Tous les noms indiens que je cite sont empruntés à 
Tidiome araucan. 



if»- 



96 VOYAGE EN PAT AGONIE 

au soleil levant, sont faites en cuirs de lamas cousus 
ensemble. On évalue à cinquante le nombre des peaux 
nécessaires pour confectionner un de ces abris de 
dimensions moyennes. Cette immense couverture 
est supportée par des piq[uets de bois terminés en 
fourche sur lesquels sont passés transversalement 
d'autres bâtons. Le poil de la couverture est tourné 
au dehors, exposé aux intempéries, tandis que 
rintérieur est peint en rouge au moyen d'une terre 
que rindien extrait de la montagne. 

Cependant, voyant que je perds mon temps aux 
toldos^ et que je ne réussissais pas à faire desserrer 
les dents à ces indigènes, je reviens à mon campe- 
ment. 

Le lendemain, je laisse mes animaux à la garde 
de Bonifacio, pour leur permettre de se refaire 
avec rherbe qui pousse ici abondamment et je pars, 
accompagné d'un Indien rencontré à Machinchao et 
des quelques chevaux qui lui appartiennent, à la 
recherche du cacique Saïhuéqué, le grand chef de 
la Manzana' , qui se dirige vers le Sud pour pren- 
dre possession des terrains que lui a octroyés le 

1. Appellation espagnole et principalement argentine pour 
désigner une tente indienne. 

2. La Manzana est une contrée des Cordillères, près le lac 
Nahuel-Huapi^ ainsi appelée à cause de sa grande quantité de 
pommiers sauvages. 



MOEURS ARAUCANES 97 

gouvernement argentin. Il s'est justement arrêté à 
seize ou dix-sept lieues de Quersqueley auprès du 
toldo qu'habite mon guide indigène. Mais à notre 
arrivée à Kakatoupoul, — ainsi s'appelle cet 
endroit, — nous ne trouvons plus Saïhuéq[ué, parti 
de la veille, continuant sa marche vers le Sud. Je 
passe donc la nuit sous la tente de mon guide. 

Le jour suivant, un vent violent, nous oblige à 
rester sous le toldo ; j'en profite pour me faire 
donner une foule de renseignements très curieux 
sur la vie indigène. J'en détache cette coutume 
d'où se dégage toute une philosophie qui, dans 
notre vieille Europe, grouperait quelques adeptes : 

Durant toute la succession des jours dont se 
compose leur existence, un gendre et une belle- 
mère ne doivent jamais ni se parler ni se regar- 
der. Aussi la tente qui m'abrite et qui abrite éga- 
lement mon guide, sa femme et sa belle-mère, est- 
elle séparée, à cet effet, en deux compartiments par 
une étoffe menue : dans l'un habite le jeune mé- 
nage ; dans l'autre grogne la vieille. La fille ne 
parle jamais à sa mère en présence de son mari et, 
si par hasard le regard de la belle-mère vient à 
croiser celui du gendre, l'un se charge de toutes 
les rancunes amoncelées par les siècles dans l'âme 
de milliers de générations de belles-mères, l'autre 

8 



'1 



98 VOYAGE ES PATAGONIE 

de toutes les haines amassées de toute éternité î 
fond du cœur des gendres ; malheur à qui se ri 
querçit entre les deux regardât... 
Cette étrange coutume, je pense, doit Sire 1 



souvenir de l'antique mariage par rapt. Aupara- 
vant, en effet, aussitôt les fiançailles décidées, les 
amia du futur époux venaient ravir, sous la tente 
de ses parents, la jeune fille en émoi ; il y avait 
simulacre de lutte, — et la belle-mère devait toute 
sa vie manifester, de ce chef, à son gendre le cour- 
roux de son cœur mutilé, 



CHEZ KUMILAF 101 

Pendant la journée, je peux me rendre compte 
également de ce que les Indiens appellent la mu- 
sique des toldos : c'est un bruit étrange, produit 
par le vent qui souffle sur les cuirs des guanacos ; 
musique, plutôt désagréable, qu'on peut imiter en 
choquant Tun contre Tautre, des cuirs de vache 
desséchés. 

30 Octobre. — A défaut de Saïhuéqué je me rabats 
sur son capiteneko^ Kumilaf, le chef de Quers- 
queley, en ce moment en déplacement de chasse 
dans un vallon voisin. 

Accompagné de mon guide, je me rends donc 
chez Kumilaf qui a planté ses quatre tentes à Ten 
trée de la vallée de Kurupotoro (étalon de couleur 
sombre). Je le trouve devant son toldo, enveloppé 
d'un manteau fait de peaux de guanacos ; il me 
reçoit avec courtoisie, m'invite à descendre de 
cheval et à entrer dans son rouka. J'y trouve sa 
femme, vieille Indienne, vêtue à l'antique, les che- 
veux épars dans le dos, et l'une de ses filles, la 
figure peinte en rouge, occupée à tisser un poncho '. 

1. Chaque tribu était autrefois gouvernée par un cacique 
qui avait sous ses ordres plusieurs capitenekos; la tribu était 
ainsi administrée militairement. 

2. Pièce d'étoffe rectangulaire percée d'un trou au milieu 
pour y passer la tête et employée comme manteau dans l'Amé- 
rique du Sud. 



I 
f 

!»■ 



102 VOYAGE EN PATAGONIE 

Après avoir fait les salutations d'usage qui 
consistent à demander des nouvelles de la famille 
entière sans oublier, sous peine d'être mal vu,le plus 
petit arrière-cousin, mon interprète expose ma 
requête qui serait l'organisation d'un kamarouko, 
la grande fête religieuse indienne. Mais le vieux 
chef me fait répondre que cela lui est impossible, 
car son fils est à Viedma et il y a, ici, trop peu 
de monde pour donner à cette fête tout le gran- 
diose de son caractère. En réalité, le vieil Indien, 
ne me connaissant pas, se défie de moi. 

Il y a près d'une heure que je parlemente quand 
une grande agitation se produit au milieu du cam- 
pement. 

Dans le lointain, à l'entrée de la vallée, on aper- 
çoit un nuage dépoussière. C'est le fils de Kumilaf 
qui revient. Toutes les femmes sortent des tentes 
et, se tournant vers le point de l'horizon où se lève 
le soleil, entonnent des chants pour fêter le retour 
de l'Indien. Kumilaf vient recevoir son fils et le con- 
duit sous son toldo, où il lui donne la première place. 

« Voyez-vous, me dit mon interprète, le fils du 
capiteneko a plus d'autorité au campement que son 
père. » 

Les femmes arrivent à la file saluer le nouvel 
arrivant, puis s'asseoient derrière lui. 



Oï^FRÉ DÈCLÎNÊÉ 103 

Le flls de Kumilaf parle un peu Tespagnol. Se 
tournant vers moi, il me dit : 

« J'ai beaucoup entendu parler de toi à Viedma. 
Je savais que tu devais venir dans ces parages ; 
je n'ignore pas non plus que tu as été très mal 
reçu aux toldos de Quersqueley et j'en suis très 
affligé. Tu désires voir un kaiparouko. Nous 
serons très heureux d'en organiser un en ton hon- 
neur et de demander au Dieu l'heureuse réussite 
de ton voyage dans le Sud. Mais nous sommes bien 
pauvres ici et tu devrais amener deux ou trois 
juments pour le festin et puis aussi tu pourrais 
apporter un peu de cana *. » 

Je remercie l'Indien de ses aimables paroles, 
mais, ayant appris par mon interprète que je trou- 
verais sûrement Saïhuéqué en continuant vers le 
Sud, je décline l'offre du flls de Kumilaf en prenant 
une attitude très humble. 

« Je n'ai aucune jument à moi dans la contrée 
et pas même une goutte de caûa. » 

Ces paroles produisent sur les Indiens l'effet 
d'une douche. Je me lève alors et prends congé de 
mes hôtes, mais comme je ne veux pas laisser der- 
rière moi une mauvaise réputation, je distribue 

1. Eau-de-vic de canne à sucre, dont la consommation est 
très grande dans toute l'étendue de la République Argentine. 



104 VOYAGE EN PAT AGONIE 

deci delà quelques pipes de bois, du tabac, des fou- 
lards et des flacons d'odeur que les Indiennes se 
répandent immédiatement sur le corps, et elles en 
ont besoin ! 

Cependant le vieux Kumilaf regarde avec con- 
voitise mon chapeau tout déformé. Je le lui offre et 
il m'embrasse aussitôt pour me remercier; puis, 
détachant de sa ceinture une cordelette de laine 
tissée par ses femmes, il me la donne. Le ôls, qui 
ne veut pas rester en arrière, m'offre sa pipe de 
pierre. 

Je monte à cheval et m'éloigne aux cris cent fois 
répétés de: « Amut chi mai pegny, amut ehi mai 
fattoum » (adieu frère, adieu fils). Le lendemain 
j'étais de retour à Quersqueley où je trouvais le 
fils du cacique Saïhuéqué que ce dernier avait 
envoyé à ma rencontre. 

8 Novembre. — Juan n'est pas encore de retour ! 
Je suis dans l'angoisse. Qu'est-il devenu? où 
est-il? 

Bonifacio me fait remarquer que nous sommes 
très loin de Rocca et que Juan a dû probablement 
retourner à Carmen de Patagones. Je ne puis 
croire à la désertion de mon fidèle gaucho ! Com- 
menti- lui si dévoué, si courageux, si sincère, il 



A LA RECHERCHE DE SAÏHUÉQUÉ 105 

m'aurait abandonné ! Gela est impossible. Juan est 
de ces hommes qui n'ont qu'une parole ; il est de 
ces preux du désert qui, lorsqu'ils ont juré fidélité, 
se feraient hacher en morceaux plutôt que de man- 
quer au serment qu'ils ont prêté. J'attends donc et 
j'espère. Mais une difficulté se présente. Je ne puis 
continuer ma route avec Bonifacio seul. Je suis 
donc obligé de prendre à mon service un autre 
gaucho de passage dans la contrée et qui prétend 
connaître la région jusqu'au Rio Senguer. Il 
s'appelle Garcia. Il est petit, noir et vigoureux; 
ses yeux brillent comme des tisons, ses gestes 
sont saccadés, nerveux. Il ne vaudra certes pas 
mon Juan, mais complétera avantageusement Boni- 
facio, qui est loin d'être le guide rêvé. 

Mes chevaux sont maintenant en état; ils peu- 
vent continuer la route. 

Je quitte donc le vallon de Quersqueley, ac- 
compagné de Bonifacio, de Garcia et de Tacoman, 
l'émissaire du cacique Saïhuéqué. 

Mais les éléments semblent s'être donné le mot 
pour nous créer des difficultés ! 

A peine sommes-nous en route que nous voilà 
assaillis par la pluie et la grêle. Nous avançons 
péniblement. Les chevaux sont effrayés et nous 
avons toutes les peines du mionde à les faire mar- 



^ 



106 VOYAGE EN PATAGONÎE 

cher. Nous passons la nuit auprès de la lagune 
dTépetrem et nous ne donnons que d'un œil, car, 
à chaque instant, nous entendons, à travers la 
plaine, un galop effréné. C'est une jument qui a 
peur et après avoir rompu ses entraves se sauve, 
suivie par quelques-uns de ses compagnons. 

Je m'étais endormi la tête appuyée sur ma selle, 
quand soudain je fus réveillé en sursaut. Mon 
oreiller était violemment tiré en arrière, sans que 
je puisse savoir d'où provenaient les secousses. 
Mes chiens aboyaient furieusement et s'élançaient 
par dessus ma tète. 

Je me précipitai sur mon revolver, croyant à 
une attaque d'Indiens et je me tins prêt à toute 
éventualité. Mais bientôt je n'entendis plus rien. 
Cette fausse alerte était due à la présence d'un 
renard affamé qui s'était approché sournoisement 
de mon campement et, ne trouvant rien à manger, 
s'était rabattu sur les courroies de mon équipement, 
qu'il rongeait avec gloutonnerie. Poursuivi par un 
chien, l'indiscret visiteur réussit à s'échapper et 
tout autour de moi redevint calme. 

Enfin, quand le soleil paraît, le ciel s'éclaircit; 
nous avons une lueur d'espoir. Mais, au moment 
où nous nous remettons en route, la grêle et la 
pluie recommencent à tomber. Bonifacio voudrait 



MARCHE DIFFICILE 107 

bien rester à Tabri, mais je lui fais comprendre 
que je n'ai pas le temps de m'arrôter. D'ailleurs, 
Ton peut marcher difficilement, c'est vrai, mais 
enfin Ton peut avancer. 

Garcia est de mon avis. Il prend la tête de la 
colonne et nous voilà partis ; la pluie nous a 
bientôt trempés. L'eau ruisselle le long de nos 
montures ; la grêle s'aplatit avec un bruit sec sur 
le dos de nos bêtes, qui se cabrent en hennissant. 

Vers le milieu du jour, une éclaircie se produit: 
j'en profite pour courir une autruche, aidé de mon 
bon chien Lindo. Cette autruche, que je parviens à 
tuer, constitue notre repas du soir. 

Lindo etBrazilera en ont leur part naturellement 
et ils s'endorment, rassasiés, pendant que nous, 
cherchons un coin abrité pour nous reposer un peu. 

Mais le bruit de mon arrivée s'est répandu 
parmi les Indiens. 

Bientôt, à travers la plaine, ce sont des groupes 
d'hommes et de femmes qui se dirigent vers mon 
campement ; ils arrivent de la montagne et vien- 
nent me demander des remèdes 



^r 



^^»^ 



CHAPITRE IX 

MA RÉCEPTION CHEZ LE CACIQUE SAIHUÉQUÉ. — UN NINIAN-DOUMOUN. 
CE QUE l'on APPELLE CAROUTIAR. — MA VIE AU CAMPEMENT 

INDIGÈNE. 

GARCIA et Bonifacio se dirigent (10 Novembre) 
sur TAgu^da del Guanaco * avec le chariot et la 
plus grande partie de la caravane. Je les accom- 
pagne pendant un certain temps^ puis, sous la 
direction de Tacoman, je coupe à travers la sierra 
poussant devant moi des ulules et des chevaux 
chargés de présents pour le cacique Saïhuéqué. 

Dans le lointain, à notre droite, se profile la 
ligne blanchâtre des Andes neigeuses; des oiseaux 
passent devant nous en rasant le sol, des guanacos 
se sauvent effarés à notre approche et, après quel- 
ques gambades, s'arrêtent et nous fixent de loin 
d'un oeil étonné. Çà et là, un léger nuage de 
poussière s'élève derrière des autruches qui 

1. Nom d'un parage dont la traduction est « la source du 
guanaco », 




no VOYAGE EN PATAGONIE 

fuient, la tête penchée en avant, comme des 
cyclistes qui cherchent à battre un record. 

Nous pénétrons au milieu d'un dédale de 
rochers; la contrée paraît avoir été bouleversée 
par de terribles éruptions volcaniques. 

Des colonnes de fumée qui s'élèvent à l'horizon 
nous indiquent l'emplacement du campement de 
Saïhuéqué. Depuis hier déjà, nous apercevons ces 
signaux que le cacique nous fait pour diriger nos 
pas dans la montagne ; nous lui répondons de la 
même manière. Des feux apparaissent alors dis- 
tinctement, jetant une teinte pourpre sur le fond 
du paysage qui s'offre à nous. 

Les coteaux environnants s'embrasent ; le spec- 
tacle devient féerique. 

On voit que Saïhuéqué a tenu à me bien recevoir 
et a préparé en mon honneur un feu d'artifice gran- 
diose. Mais là ne s'arrête pas le cérémonial réglé 
par le cacique lui-même, pour ma réception aux 
tentes. La fête indigène ne serait pas complète 
sans une brillante fantasia. Aussi, de tous côtés, de 
la plaine, des collines, des monts, se précipite une 
véritable avalanche de cavaliers qui fondent sur 
nous à bride abattue. Au moment où ils vont nous 
atteindre, ils décrivent un demi-cercle et se diri- 
gent au galop sur le camp en poussant des cris de 



CHEZ SAÏHUÉQUÈ 



triompl],e auxquels répondent des YOix aiguës, des 
voix de femmes et d'enfants. 

Quelques minutes aprës, nous arrivons à l'en- 
trée du vallon où SalhuéquÔ a installé ses péna- 
tes. 

Six toldos, rangés sur une seule ligne, l'entrée 
faisant face au soleil levant suivant la coutume 
indienne, barrent la plaine, semblables à de gigan- 
tesques tortues majestueuses et terrifiantes. 



114 VOYAGE EN PATAGONIE 

Je m'avance seul vers ces tentesl 

Saïhuéqué, vêtu d'un chiripan * et la tête cou- 
verte d'une sorte de sombrero*, vient à ma ren- 
contre. 

€ Tu es le bienvenu parmi nous, me dit-il, et 
nous te remercions d'avoir consenti à nous rendre 
visite. Nous sommes heureux de te recevoir sous 
ces humbles toldos, où tu trouveras la plus 
franche hospitalité. > 

Pendant que parle le chef, toutes les femmes de 
la tribu, jeunes et vieilles, drapées dans leurs man- 
teaux des grands jours, la poitrine ornée de larges 
plaques d'argent assez semblables à d'énormes 
sequins se tournent vers le levant et entonnent un 
chant monotone qui est, paraît-il, chez les Indiens, 
un cantique d'allégresse. 

« Ces chants, m'explique Saïhuéqué, par les 
quels on célèbre ton arrivée, sont ceux que nous 
avons coutume de faire entendre quand un frère 
vient de l'autre côté de la grande eau saluer ses 
frères araucans; nos femmes se réjouissent de ta 
venue. 

Le cacique m'invite alors à descendre de cheval 

1. Pièce d'étoffe qu'emploient les gauchos argentins et les 
Indiens en guise de pantalon. 

2. Chapeau mou à larges bords. 



CHEZ'SAIHUEQUB 



et je pénètre avec lui sous un des toldos, le plus 
élégant — quand je dis élégant, c'est une façon de 
parler — le moins sale serait le terme exact. 

C'est sous cette tente que j'habiterai durant mon 
séjour au campement. 

< Âgsieds-toi, me dit Saihuéqué d'une voix qu'il 
s'efforce de rendre aimable. » 

Un siège plus élevé, une sorte de trône minus- 
cule, a été dressé à mon intention; j'y prends 
place et jette un regard curieux autour de moi. 

La tente sous laquelle je suis n'est pas, à ce que 



116 VOYAGE EN PATAGONIE 

j'apprends, la demeure du cacique; c'est celle 
d'une de ses femmes. 

Car Saïhuéquë possède quatre épouses et cha- 
cune a sa tente séparée. Je suis en ce moment 
sous le toldo de la plus vieille épouse de Saïhué- 
quë. 

Soudain, de Tombre sortent plusieurs faces gri- 
maçantes, et je me trouve en présence de la 
femme du chef et de ses trois filles. 

Ces êtres étranges habitent le fond de l'abri qui a 
été divisé en trois compartiments. Dans le premier 
se trouve la mère avec sa plus jeune fille, puis, dans 
le deuxième et le troisième, les deux autres filles, 
ainsi que Tacoman, le fils de mon hôte, qui me 
sert d'interprète. 

La cloison qui sépare ces sortes de cases est des 
plus simples : un lambeau d'étoffe mince comme 
une feuille de papier de soie. Et c'est là, sur des 
monceaux de peaux, que vivent, pôle-mèle, dans 
une promiscuité écœurante des hommes jeunes, 
des femmes robustes et des enfants. La tente n'est 
jamais balayée, cela va sans dire, et encore moins 
souvent lavée; aussi, quand on pénètre dans un 
toldo, une odeur acre vous saisit à la gorge. 

La saleté est la note dominante d'un abri indien. 
D'ailleurs comment pourrait-il en être autre- 



MON INSTALLATION 117 

ment ? Dans cet espace restreint — trois mètres de 
large sur quatre mètres de profondeur — habitent 
souvent huit Indiens et autant de chiens. 

Par déférence pour moi, Saïhuéqué, qui me 
comble de soins, m'a réservé tout le devant du 
toldo. Une peau de mouton est étendue dans un 
coin; ce sera mon lit. En attendant, c'est un chien 
qui l'occupe. 

Saïhuéqué, qui voit que je reste muet, engage la 
conversation sur un ton enjoué. 

« Je suis heureux de te voir ici, me dit-il. » 

Je pense à part moi que j'aimerais autant être 
ailleurs, mais, comme mon hôte attend une 
réponse, je balbutie : 

€ Cacique Saïhuéqué, je suis heureux de te 
connaître enfin. » 

Ces paroles lui font plaisir. Il me prend les 
mains, me caresse le visage et rit aux éclats. Je 
ris aussi et bientôt nous faisons à nous deux un tel 
vacarme que le chien se réveille et aboie furieu- 
sement. 

Nous échangeons encore quelques paroles sans 
importance, puis le cacique sort à reculons. 

Je m'apprête à le suivre, mais il me fait signe 
de rester assis. 

J'obéis. 



118 VOYAGE EN PATAGONÏE 

Alors apparaît Tacoman, qui vient de la part de 
son père m'avertir que ce dernier aura à me parler 
le lendemain et les jours suivants. 

Je demeure interloqué et me demande pourquoi 
Saïhuéqué attend aiAsi vingt-quatre heures pour 
me raconter ce qu'il a à me dire. 

Mais j'apprends que c'est la coutume araucane. 

Saïhuéqué, par l'intermédiaire d'un interprète, 
me convie à un grand palahre, le Ninian-Dou- 
moun. Il me racontera les exploits de ses ancêtres, 
et aussi ses expéditions aventureuses à travers 
la Patagonie; il me décrira les splendeurs de la 
Manzana, du lac Nahuel-Huapi et des Cordillères 
où il régnait autrefois sur plus de deux cents tentes. 
En me rappelant sa gloire passée, le pauvre 
cacique me dira la tristesse qu'il ressent d'être 
dépouillé de son territoire, le gouvernement de la 
Manzana. Il me vantera aussi les qualités de sa 
tribu. 

« Je ne suis pas, me dira-t-il, comme ces Arau- 
cans du Nord qui ont quatre cœurs. Je n'ai qu'un 
cœur et il est à toi. » 

Et pour clore ces longs discours qui,, chaque 
jour, dureront plus d'une heure, Saïhuéqué me 
suppliera d'intercéder auprès du gouvernement ar- 
gentin pour lui faire obtenir des terrains fertiles... 



LE KAMAROUKO 119 

Le cacique m'avisa aussi de son intention de 
célébrer en mon honneur un kamarouko afin 
d'appeler les grâces de la Divinité sur Theureuse 
issue de ma mission. 

On le voit, Saïhuéqué était pour moi plein de 
prévenances. Je n'en fus pas autrement étonné. 
En Europe je me serais méfié d'un homme qui 
m'aurait témoigné tant d'intérêt, mais en Pata- 
gonie, pays primitif, pouvait-il me venir à l'idée 
qu'un cacique avait un mobile quelconque à 
m'écraser sous ses protestations d'amitié? 

Saïhuéqué m'était devenu sympathique. 

Dès que je le revis, je lui offris de la yerba, du 
sucre, du tabac. Puis je fis aux femmes une ample 
distribution de foulards aux couleurs voyantes, de 
parfums, de bijoux. Ces présents m'attirèrent — 
dois-je le dire — l'amitié des Indiennes. Plusieurs 
vinrent m'embrasser. C'était vraiment touchant. 
Je ne pouvais me dispenser en une circonstance 
aussi solennelle d'y aller de mon petit speech. 

Je me tournai vers Saïhuéqué : 

< Brave cacique, je te remercie de la généreuse 
intention que tu as eue de célébrer en mon hon- 
neur un kamarouko. Aucune surprise ne pouvait 
m'ôtre plus agréable. Cependant comme je veux 
que la fête qui se prépare soit complète, j'ai 



120 VOYAGE EN PAT AGONIE 

apporté des « dames-jeannes » d'excellentes eau- 
de-vie de canne à sucre. De plus j'ai amené des 
juments que nous sacrifierons le jour de la céré- 
monie. ]» 

Aux mots < d'excellente eau-de-vie » la figure 
de Saihuéqué s'était illuminée; sa langue sortit 
de sa bouche et décrivit autour de ses lèvres un 
petit mouvement significatif. 

« Frère, me dit-il, tu es bon et généreux. Notre 
reconnaissance t'est acquise et nos vœux de bon- 
heur te suivront partout. » 

Je remerciai d'une inclinaison de tète et la 
yerba maté* se mit à circuler. 

Losha, l'une des filles du cacique prépare la 
yerba. C'est une belle créature que Losha; elle 
a les lèvres un peu épaisses, mais ses yeux sont 
si doux, si langoureux. Et puis elle a des gestes 
si aisés, si souples. Un charme se dégage de sa 
personne, on sent que c'est une femme, une vraie 
et qu'elle use de tous les artifices de séduction 
dont peut être capable une Indienne. 

Elle fait chauffer de l'eau sur un feu allumé au 

1. Le « maté « est une courge dans laquelle l'on sert en 
Argentine le thé du Paraguay ; par dérogation, l'on en est venu 
à appeler « maté » le thé lui-même. — La traduction littérale 
de yerba est hcrbe^^ais en Argentine on nomme communé- 
ment ainsi le thé même du Paraguay. 



AVANT LA FÊTE 121 

milieu du cercle que nous formons, puis, avec une 
grâce exquise, elle nous présente dans une courge 
le thé brûlant que nous aspirons avec un chalu- 
meau d'argent. A tour de rôle, chacun vient mettre 
ses lèvres à ce chalumeau. C'est de cette façon que 
se scelle avec les Indiens un pacte d'amitié et 
même d'intimité. 

Gela se passe en famille, comme l'on voit. 

A Buenos-Aires la même coutume existe encore, 
mais les convives sont plus civilisés, plus propres, 
les femmes aussi plus attrayantes. Quand une de 
ces créoles, jolies comme elles savent l'être, vous 
présente le chalumeau auquel elle vient de poser 
ses lèvres, on éprouve malgré soi un petit frisson 
de plaisir. 

Mais chez Saïhuéqué le chalumeau est plutôt mal- 
propre et quand on l'a introduit dans sa bouche il 
vous y laisse un goût fade... Enfin ! Saïhuéqué fut 
mon hôte, ses filles se montrèrent aimables ! 

La yerba maté absorbée, Saïhuéqué s'approche 
de moi. Il m'annonce avec joie que le kamarouko 
commencera le surlendemain et durera trois jours. 
Trois jours, grands dieux ! un seul m'eût suffi. 
Puis le cacique me prenant le bras me dit familiè" 
rement : 

« Et puis, tu sais, on a tué un mouton ! » 



122 VOYAGE EN PATAGONIE 

C'est le suprême honneur que le cacique puisse 
rendre à un étranger, car les moutons sont très 
rares au campement. 

Pendant que nous conversons, on nous apporte, 
dans une écuelle de bois graisseuse, les intérieurs 
crus et encore tout fumants du mouton nageant 
dans un sang noirâtre. 

Pouah ! 

Losha jette du sel dans Técuelle, triture le 
tout avec ses mains et pose cette bouillie répu- 
gnante au milieu de nous. C'est pour la manger, à 
ce qu'il paraît, car Saïhuéqué d'un geste aimable 
m'invite à prendre ma part du festin, et lui-môme, 
plongeant ses grandes mains dans l'écuelle, en 
retire un morceau sanguinolent qu'il porte à sa 
bouche avec une avidité de fauve. 

Force m'est de l'imiter. 

Je retrousse mes manches et saisis une pâtée 
molle et gélatineuse; cela doit être rudement bon, 
car à peine suis-je servi que les Indiens s'emparent 
de tout ce qui reste et, instantanément l'écuelle 
est nettoyée. 

. Je lève les yeux sur mon entourage et j'éprouve, 
je dois l'avouer, un mélange de surprise^et d'hor- 
reur en regardant les Indiens le visage barbouillé 
de sang, les mains rouges, avaler avec voracité 



LE CAROUTIAR 123 

ces entrailles encore palpitantes d'une hête qui 
vient à peine d'expirer. C'est là que je vois dans 
toute 83 hideur la sauvagerie de ces tribus primi- 
tives. J'ai un instant de dégoût et de désillusion 
en pensant que c'est au milieu de barbares que je 



vais vivre de longs mois. Mais je reprends empire 
sur moi-m&me et, voulant gagner les bonnes 
grâces du cacique qui m'observe, j'avale sans sour- 
ciller le morceau que je tiens à la main. 

Toutes ces faces grimaçantes me regardent alors 
avec sympathie ; les femmes me font de petits yeux 
en coulisse et les hommes ouvrent pour sourire des 



124 VOYAGE EN PAT AGONIE 

bouches énormes dans lesquelles une langue 
rouge tourne et retourne de la viande mâchée; je 
viens de sortir vainqueur de Tépreuve. Saïhuéqué 
se lève alors et, sans prendre la peine de s'essuyer 
les lèvres, m'embrasse sur les deux joues. 

« Tu es, dit-il, le premier Européen qui ne 
m'ait pas refusé de caroutiar. Tu es digne désor- 
mais de vivre avec nous au milieu de la sierra et 
départager nos plaisirs et nos fatigues, i» 

Les fatigues, passe encore, mais les plaisirs ! ah ! 
non ! J'en ai assez. L'écuelle est enlevée et rem- 
placée par une énorme broche qui supporte un 
mouton rôti. 

Je me rattrape un peu sur ce second plat. Puis, le 
maté recommence à circuler pendant que les hom- 
mes de la tribu tirent de leurs pipes de pierre de 
larges bouffées. C'est moi qui ai, comme de juste, 
fourni le tabac, mais comme les Indiens le trouvent 
trop fort, ils le mélangent avec de la sciure de 
bois. Ce résidu exhale une odeur insupportable. 
Mais ce n'est pas tout. Quand un Indien a assez 
fumé, il passe sa pipe à un autre. Le calumet 
fait ainsi le tour de la réunion et je vois avec 
terreur approcher le moment où il va falloir 
m'exécuter. 

J'allume alors une cigarette, -moi qui ne fume 



CAUSERIE APRÈS SOUPER 125 

jamais. J'échappe ainsi au supplice de la pipe en 
commun. 

Gomme dans toute société qui se respecte, les 
conversations vont leur train. Les hommes, vautrés 
dans leurs peaux de hètes, racontent des histoires. 
Ils parlent chiens, chevaux, guanacos. De temps à 
autre un rire s'élève, large, «sonore. C'est le récit 
de quelque chasse dans laquelle un Araucan mala- 
droit a été hafoué par ses compagnons. Parfois les 
voix s'abaissent et prennent un ton de confidence ; 
les yeux semblent élargis par la crainte. On parle 
de sorciers ! 

Mais il se fait tard. La lune qui sert de chro- 
nomètre aux Indiens est déjà haute dans le firma- 
ment. Saïhuéqué se lève avec peine. 

« Je rentre sous ma tente, me dit-il, d'une voix 
pâteuse. Dors bien, frère. » 

Et il me laisse aux bons soins de sa femme et de 
ses filles. 

Celles-ci préparent sur le devant du toldo un lit 
de peaux de bètes et de couvertures, et avec des 
gestes engageants, m'invitent à m'allonger sur 
cette couche primitive. 

Je ne me fais pas prier. 

Je m'étends à terre, c'est le mot, car mon lit est 
bien bas, et j'attends le sommeil. 



126 VOYAGE EN PATAGONIE 

Peu à peu, les feux du campement s'éteignent; 
un profond silence a succédé aux bruyantes cla- 
meurs d'il y a un instant... 

Je perçois de temps en temps dans le lointain 
le glapissement d'un renard ou le rugissement d'un 
puma poursuivant sa proie sur les plateaux d'alen- 
tour. 

« 

11 Novembre. — Je fais la grasse matinée; aussi 
quand je me hasarde à mettre la tète hors de mon 
toldo, la plus grande activité règne-t-elle depuis 
longtemps dans la tribu. C'est jour de chasse. La 
viande commence à manquer et il faut aller aux 
provisions. 

Les hommes prennent le maté en silence pour 
ne pas troubler mon sommeil. 

Dès qu'il m'aperçoit, Saïhuéqué se précipite ; il 
me prend par le bras et m'enmiène vers une tente 
où les femmes m'ont préparé une sorte de lit romain 
sur lequel je dois m'étendre pour déjeuner. On me 
sert un œuf d'autruche rôti. L'œuf est dans, un 
état de fécondation très avancé. Je vois d'ici mes 
aimables lectrices esquisser un geste de dégoût. 
Eh l)ien, au risque de les scandaliser, je dois 
avouer que l'œuf d'autruche portant déjà progé- 
niture est excellent. J'avais d'ailleurs déjà fait 



EN EXPLORATION 427 

cette remarque en Extrême Orient, où les œufs de 
poule fécondés sont servis sur les tables prin- 
cières. 

Saïhuéqué, qui est pour moi un père, veut à 
toute force m'emmener à la chasse, mais je lui fais 
comprendre que je suis très fatigué et que je 
voudrais me reposer encore. 

C'est une feinte : je veux laisser partir le cacique 
et ses hommes afin de pouvoir, pendant son ab. 
sence, prendre quelques notes et me documenter 
un peu. 

J'espère, en restant seul avec les femmes, qui 
sont bavardes — en Patagonie ! — recueillir 
d'intéressants détails sur la vie indigène. 

Dès que les cavaliers sont partis, je commence 
mon exploration. Je remarque d'abord aux envi- 
rons du campement un rocher sur lequel se 
détachent des signes rouges et blancs, sortes 
dlnéroglyphes des générations disparues. J'inter- 
roge quelques Indiennes. Personne ne peut me 
dire ce que signifient ces inscriptions. Je les 
examine de plus près. Déjà dans les parade- 
ros du Rio Negro, j'ai rencontré des signes sem- 
blables. 

Je me contente de photographier ce rocher et 
son épigraphe. 



128 VOYAGE EN PAT AGONIE 

Je passe ensuite ma journée à faire des échan- 
ges avec les femmes de la tribu de Saïhuéqué. Je 
recueille ainsi des bijoux d'argent de forme 
bizarre. liCS uns ressemblent à des couvercles de 
casseroles. Ce sont des broches. Les Indiennes s'en 
servent pour retenir sur leurs poitrines leurs cap- 
pams^ bariolés des jours de fêtes. A ces broches 
sont assujetties une infinité de breloques parfai- 
tement ouvragées et dont certaines ne dépareraient 
pas le musée de Gluny . D'autres bijoux ressemblent 
à des étriers. Ce sont des boucles d'oreilles. Elles 
ont dix à quinze centimètres de long. Je plains les 
pauvres femmes que leur mode assujettit à porter 
de semblables objets de torture. 

Les bagues sont aussi très en honneur dans les 
tribus patagones ; et dans les temps reculés, les 
femmes et les jeunes filles portaient des anneaux 
non seulement aux mains et aux bras, mais encore 
aux jambes et aux pieds. Une Patagone qui se 
respecte doit avoir au moins sur elle dix kilos de 
ferraille. 

Outre les bijoux, je me procure divers usten- 
siles dont se servent habituellement les ménagères 
indiennes : des râcloirs de pierre pour préparer 
les peaux, des métiers à tisser, des mortiers, 

1. Pièce d'étoffe rectangulaire en calicot. 



RETOUR DE CHASSE 129 

des plats de bois, des cuillers en corne^ etc. 

A cinq heures de Taprès-midi, au moment où je 
disposais dans mes caisses les objets que j'avais 
récoltés, un bruit sourd, pareil à celui d'un éboule- 
ment lointain, parvint à mes oreilles. Je sortis de 
mon toldo et j'explorai l'horizon. Ce sont les 
chasseurs qui reviennent. A plusieurs centaines 
de mètres devant moi une troupe de chiens arrive 
en gambadant dans la poussière ; derrière, des 
cavaliers de belle allure galopent en rangs serrés. 
Bientôt la troupe est au campement. Des cris de 
triomphe, des vivats enthousiastes partent de tous 
côtés ! La journée a été bonne : au tableau, il y a 
sept guanacos et trois autruches, dont un mâle. 

Saïhuéqué est le roi de la chasse. A lui seul, il a 
pris deux autruches et deux guanacos, qu'il a atta- 
chés à sa selle. Il paraît très fier et c'est en se ren- 
gorgeant qu'il fait son entrée parmi les siens Je 
crois qu'il va prendre quelque repos. Ah bien 
oui ! Cet homme est infatigable. Il fait aussitôt 
appeler Tacoman et lui ordonne de m'avertir que 
le palabre aura lieu au coucher du soleil. Maudit 
palabre ! je m'en souviendrai! Gomme j'ai encore 
trois quarts d'heure de bon, j'en profite pour men- 
surer M"" Saïhuéqué. En Europe cela pourrait 
paraître inconvenant, mais en Patagonie on n'y 

10 



130 VOYAGE EN RATA GO NIE 

prête aucune attention. Très bien constituées les 
jeunes Patagones. Elles ont des bras et des jambes 
d'athlètes et des poitrines menaçantes. Leur tête 
est un peu petite, il est vrai^ mais le bas des reins 
est extrêmement développé. C'est une compensa- 
tion. J'allais continuer mes recherches anthropo- 
métriques quand on vint me dire que Saïhuéqué 
m'attendait. 

Le palabre fini, Saïhuéqué m'invita à aller me 
reposer. « Dors bien, me dit-il, car demain on se 
lève de bonne heure. Nous allons au lever du 
jour commencer à fêter le kamarouko. » Le kama- 
rouko, je crois l'avoir déjà dit, est la grande fête 
religieuse des Indiens. On le célèbre ordinairement 
pour demander une grâce à Dieu ou pour le re- 
mercier de l'heureuse issue d'une entreprise. Il y 
a certaines époques de Tannée où le kamarouko 
a lieu : avant les grandes chasses aux guanacos, 
et au retour de ces chasses; on le célèbre aussi 
quand un membre de la tribu part accomplir 
un voyage ou une mission. 



# 



CHAPITRE X 

LA CÉLÉBRATION DU KAMAROUKO. — LES CHEVAUX PEINTS. — LA 
POURSUITE DU MAUVAIS SORT. — LES DANSES. 

LE 12 Novembre. — Avant le lever du jour toute 
la tribu est déjà sur pied. A la lueur de grands 
feux, les femmes revêtent leurs plus beaux cos- 
tumes et se peignent la figure en rouge. Certaines 
rehaussent cet ornement de points blancs et bleus 
au-dessous des yeux. 

Gomme je m'enquérais du besoin qui poussait 
ainsi ce» femmes à s*enduire de peinture, une 
d'elles me répondit : 

(( C'est pour préserver la peau du visage de 
râpreté du vent. » 

Cette explication me stupéfia. Où la coquetterie 
va-t-elle se nicher? 

Dès que paraît le soleil, toutes les Indiennes, 
se tournant vers Tastre naissant, entonnent une 
sorte de mélopée qui a quelque chose de lugubre 
au milieu de ce désert. 



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l. 



132 VOYAGE EN PAT AGONIE 

Par moments, une seule voix s'élève, dominant 
les autres, aiguë, criarde, puis le chœur reprend 
de plus belle. 

Dans ces chants, les Indiennes demandent au 
Dieu qui, pour elles, je pense, est incarné dans 
le soleil (bien qu'elles aient deux mots pour dési- 
gner et Dieu et le soleil) de seconder leurs vœux. 

Les hommes, pendant que le concert des femmes 
continue, sont allés chercher deux chevaux, l'un 
blanc et l'autre bai. 

Le cheval blanc a les yeux entourés de cercle» 
rouges et le corps couvert de rayures de même 
couleur. 

Le cheval bai, lui, est peint en blanc. Les queues 
de ces deux animaux sont artistement tressées et 
ornées de grelots. Un riche harnachement leur 
recouvre le dos. 

Tacoman et un autre fils du cacique enfour- 
chent les deux bôtes. 

Ce sont ces deux jeunes indigènes de marque 
qui conduiront la fête. 

D'après le rite indien, les conducteurs doivent 
être vierges; c'est une condition essentielle. Ordi- 
nairement le kamarouko est conduit par autant de 
femmes que d'hommes, c'est-à-dire par un Indien 
et une Indienne, pu deux Indiens et deux Indiennes. 



CÉRÉMONIE DU KAMAROUKO 133 

Le rite de la cérémonie n'est donc pas observé 
aujourd'hui, puisque ce sont deux hommes qui 
dirigent. On murmure — mais il y a de si méchan- 
tes langues chez les Araucans — que les filles du 
cacique ne remplissent pas les conditions de virgi- 
nité prescrites pour être les reines de la céré- 
monie. 

Les préparatifs terminés, tous les hommes de 
la tribu harnachent leurs chevaux et sautent en 
selle. A leur tête marche le cacique dans son cos- 
tume d*apparat. 

Le kamarouko va commencer par la poursuite 
du mauvais sort, du Welkaufeu ; les conducteurs 
partent au galop, brandissant de longues tiges 
de lances ornées de pavillons ; toute la tribu à 
cheval les suit ; ils tournent en cercle devant 
les tentes, s'arrètant en face du soleil levant, 
criant, gesticulant et tendant la main vers Tastre ; 
puis ils plantent leurs pavillons en ligne droite 
au milieu du cercle qu'ils décrivaient. 

C'est en ce point que s'organisent les danses. 
Les femmes apportent aux hommes du lait ou de 
l'alcool et ceux-ci, du haut de leurs montures, la 
main élevée, renversent peu à peu le liquide, 
l'offrant au dieu et balbutiant des invocations. 
Quand les hommes ont terminé cette cérémonie. 



136 VOYAGE EN PATAGONIE 

les femmes la recommencent. Les cavaliers descen- 
dent de leurs montures. Les conducteurs de la 
fête, placés à queltjues mètres en avant de la 
ligne des pavillons, toujours face au soleil levant, 
s'asseoient à terre. Ils ne bougeront plus de 
Tendroit où ils sont maintenant. C'est alors que 
Ton tue lejs animaux qui doivent figurer au festin. 
J'ai fait venir deux juments que j'offre à Saïhué- 
qué en signe de reconnaissance. Des vaches ont 
été amenées de la montagne. Avec les juments 
elles vont servir de nourriture au campement pen- 
dant les trois jours que durera la fête. 

Les animaux qui sont désignés pour être mis 
à mort aujourd'hui — une jument et une vache 
— sont immédiatement lassés*, égorgés et dépecés. 
Le dépeçage de la jument se pratique d'une 
façon spéciale. 

On coupe la peau des jambes de devant à la hau- 
teur des genoux, puis on la rabat sur le sabot de 
l'animal. On l'enlève ensuite avec précaution et on 
obtient ainsi une sorte de botte souple, sans cou- 
ture, dont se chaussent la plupart des Indiens de 
la contrée. Cette chaussure, singulièrement forte, 
prend en espagnol le nom de botas de potros ^. 

1. Prises avec le lasso. 
"2. Bottes de poulain. 




\ 



PRÉPARATION DU FESTIN 139 

Il y a quelques années, les gauchos argentins 
eux-mêmes ne portaient que cette chaussure, qui 
faisait le désespoir des cordonniers de Buenos- 
Aires. 

La fête continue, — on appelle cela une fête ! 
— n'est-ce pas plutôt une boucherie? 

Dès que les animaux sont dépecés, on les coupe 
par quartiers. Des broches peu compliquées sont 
plantées en terre et bientôt c'est dans la pampa 
une immense rôtisserie. 

Saïhuéqué, que je n'ai pas vu depuis quelques 
instants, vient me rejoindre. Ce diable d'homme 
adore ma société. C'est flatteur, mais c'est aussi 
quelquefois très ennuyeux. 

Il me prend par le bras et me raconte des his- 
toires ridicules. Je l'observe bien pour voir s'il ne 
se moque pas de moi, mais il est très sérieux. 

— Dans certaines kamaroukos, me dit-il, d'un 
air grave, un taureau sauvage est lassé par les 
jambes de devant, et par celles de derrière. Le corps 
de l'animal est alors maintenu par huit hommes à 
cheval. Au moment des offrandes, on arrose la bête 
de lait, d'alcool ; on la saupoudre de yerba et de 
farine. Le taureau doit alors demander lui-même 
à Geunetchen * de lui faire la grâce de ne jamais 

1. Dieu ou 1.1 Divinité. 



140 VOYAGE EN PAT AGONIE 

blesser personne les jours où il sera en furie. 

Saïhuéqué parle avec conviction. 

Il semble pénétré de respect et de croyance 
pour cette légende enfantine. 

Il me raconte aussi qu'il existait autrefois dans 
la pampa une coutume que le gouvernement ar- 
gentin a supprimée et qui consistait à sortir le 
cœur encore palpitant de la poitrine d'une jument, 
à lancer par trois fois du sang vers le Dieu, à re- 
mettre le cœur à sa place et à jeter ensuite l'ani- 
mal tout entier dans Teau ou dans le feu. 

« Pourquoi le gouvernement argentin, articule 
Saïhuéqué en hochant la tête, a-t-il détruit par 
ses rigueurs une des plus belles phases de la céré- 
monie du kamarouko. > 

Et le vieux sauvage se répand en imprécations 
contre les vainqueurs qui ont voulu atteindre, 
même dans leurs croyances, ceux qu'ils ont réduits 
par la force. Pour lui faire plaisir, je donne tort 

au gouvernement argentin. 

Mais revenons à la fête qui va commencer à bat- 
tre son plein. 

Assis derrière la ligne des pavillons, nous 
attendons qu'on nous apporte une de ces grandes 
broches de fer qui supportent les viandes du festin. 

Enfin, la table est servie. 



A TABLE! 141 

Le sable de la pampa sert de nappe ; les couverts 
sont avantageusement remplacés par les mains. 

Chacun s'installe autour du morceau fumant 
que Ton vient d'apporter et bientôt on n'entend 
plus qu'un effroyable bruit de mâchoires. On se 
croirait dans une immense ménagerie à l'heure du 
repas des lions. 

Mais en Patagonie, comme en Europe, on ne 
mange pas sans boire. 

Là, pas de pale aie, de gin ou de stout, pas de 
vin ou de cidre. 

De la cafia, toujours de la cafia. Et ce que les 
Araucans en boivent ! 

Inutile de dire qu'à la un du gala, hommes et 
femmes sont dans un état voisin de l'ébriété. 

Des cris, des hurlements emplissent l'air... Puis, 
tout à coup, sur un signal, on perçoit un son 
monotone et sourd qui ressemble assez au bruit 
de la pluie tombant sur un toit de zinc. 

C'est le râli qui résonne, le râli, l'instrument 
national des Araucans. Il se compose d'un simple 
plat en bois ou en étain sur lequel est tendue une 
peau de guanaco tannée et enjolivée de dessins 
polychromes. 

Quelquefois le râli prend le nom de koultroun. 
C'est lorsqu'on en joue avec un seul bâtonnet. Si 



142 VOYAGE EN l' AT AGONIE 

on en joue avec deuxl>âtonnets, il s'appelle wasa. 

D'une façon comme de Tautre, il n'est pas plus 
agréable à Toreille. 

Les Indiens possèdent aussi Un autre instrument 
dont ils sont très fiers et qui, sous le rapport de 
Fharmonie, n'a rien à envier au râli. 

C'est la pifilka. Il est fait d'une plume de 
condor bouchée à une de ses extrémités et dans 
laquelle on siffle comme dans une clef. 

Enfin, il y a encore la troutouka ou grande flûte. 
C'est un énorme b.'»mbou de trois à quatre mètres 
de long. 

Un Indien porte la troutouka sur son épaule, 
tandis qu'un autre, appliquant ses lèvres à une 
embouchure taillée en biseau, tire de cette clari- 
nette monstre des sons horribles et discordants à 
côté desquels le bruit énervant de la sirène est 
presque harmonieux. Mais les Araucans ne sont 
pas des mélomanes, et pourvu qu'ils fassent du 
bruit, ils sont content^. 

Le râli continue de ronronner. Le bal va s'ou- 
vrir. 

Hommes et femmes tournent d'abord autour de 
la ligne des pavillons ; ils marchent tantôt sur un 
pied, tantôt sur l'autre. C'est bientôt une sorte de 
chevauchée folle. 



TOUT LE MONDE DANSE 143 

Tant que dureut ces danses, les conversations 
qui s'échangent entre les assistants sont plutfit 
légères. Le libertinage s'y donne libre coups. Saî- 
huéqué lui-même me tient des propos grÏTois et 
se livre sur la vertu problématique de ses Ûlles à 



des plaisanteries demauvais goût. D'ailleurs, à ce 
moment, l'alcool a déjà produit son effet et plus la 
fête s'avancera, plus ce sera répugnant. Une sorte 
d'hystérie s'empare de ces gens abrutis par la 
boisson . 

Les couples s'enlacent; des jeunes flilea, bru- 
talement saisies, poussent des cris de bêle. 

Cela rappelle un peu les fêtes de la décadence 



144 VOYAGE EN PATAGONIE 

romaine dans lesquelles les appétits bestiaux d'une 
foule en délire se donnaient libre cours sous Toeil 
éteint de rempereur. 

Je ne me sens pas tranquille et j'éprouve un 
certain soulagement quand je vois les Indiens ras- 
sasiés et presque morts ronfler sur Tberbe de la 
pampa à la lueur des feux qui mettent sur ces 
corps sombres de grandes tacbes de sang. 

Je regagne le toldo où j'babite et, me jetant sur 
ma coucbe, je tâcbe de dormir. De temps à autre 
un soupir, des cris parviennent à mon oreille. 
C'est quelque Indien que torture Talcool ou les 
plaintes d'une Indienne qui se débat. 



# 



CHAPITRE XI 

REPAS INDIGÈNE. — JE QUITTE LE CAMPEMENT DE SAIHUÉQUÉ. — UNE 
JOURNÉE PÉNIBLE. — LE RETOUR DE MON BRAVE JUAN . — j'ORGANISE 

UN BANQUET. 

LE 13 Novembre. — La première journée du kama- 
pouko m'a fatigué. J'ai très mal dormi et 
j'éprouve à mon réveil une surprise désagréable, 
car je me rappelle que la fête n'est pas terminée. 

Cependant Fentrain est passé. Les Araucans, 
mal remis de leur nuit d'orgie, sont tristes et silen- 
cieux. 

Nous nous mettons à table ! La veille j'ai 
encore fait bonne contenance, mais aujourd'hui 
je sens mon cœur défaillir. Il faut dire aussi que 
j'ai assisté aux préparatifs du repas 

Dans une tchaia, sorte de grande marmite en 
fer, une Indienne a jeté des morceaux de viande 
qui ont été coupés sur le sol, là même où quel- 
ques instants auparavant se vautrait un enfant nu, 

tout barbouillé de crasse. La femme a les mains 

11 



146 VOYAGE EN PATAGONIE 

tellement sales et noires qu'on ne peut plus dis- 
tinguer la couleur cuivrée de sa peau. Gomme le 
récipient est trop étroit pour contenir toute la 
viande, elle retire certains morceaux qui lui parais- 
sent assez cuits, les pose à terre et les remplace 
par d'autres. 

Quand le dîner est prêt, on nous donne à chacun 
une écuelle de bois encore pleine de graisse que 
les chiens léchaient, il y a quelques minutes, et 
les Indiens dégustent avec appétit cette nourriture, 
peut-être substantielle, mais à coup sûr très mal- 
propre. 

A un moment, je jette hors dutoldo un os auquel 
adhèrent encore quelques lambeaux de viande. 
Les chiens qui m'observent du coin de l'œil, se 
précipitent sur cette proie. Mais une Indienne a vu 
mon mouvement. Rapide, elle se met à la poursuite 
des bêtes et leur dispute l'os avec un acharnement 
de hyène. Elle a enfin raison des chiens. Revenant 
alors vers nous, elle remet lo débris dans la mar- 
mite d'où un homme le relire pour le porter glou- 
tonnement à sa bouche. 

Je suis écœuré, mes traits se contractent de dé- 
goût, et quand même je souris aimablement en 
regardant mes hôtes. 

Le jour suivant la fête continue mais elle est 



SUR LE DÉPART 147 

bien morne, car la plupart des Indiens ne sont pas 
en état d'y figurer. Saïhuéqué lui-même paraît 
avachi. Je le vois qui somnole sur le seuil de sa 
tente ; sa tète se balance, va de droite et de gauche 
pour retomber ensuite. 

Je ne veux pas le réveiller. Cependant, comme 
son sommeil se prolonge, je lui fais dire par mon 
interprète ordinaire Tacoman que j'ai l'intention 
de le quitter le lendemain. 

Le cacique me fait répondre qu'il regrette de ne 
pouvoir me parler aujourd'hui, qu'ilest trop malade. 

« Demain, ajoute l'interprète, Saïhuéqué sera 
guéri et vous accompagnera jusqu'à votre campe- 
ment. » 

14 Novembre. — Je suis réveillé par des cris 
bizarres. Ce sont des femmes qui chantent. Que 
se passe-t-il donc? 

J'interroge et j'apprends que c'est le fils aîné 
de Saïhuéqué qui arrive de Viedma porteur d'une 
lettre dans laquelle le gouvernement argentin 
concède douze lieues de terrain au cacique et à 
sa tribu du côté du rio Teca. 

Cependant le fils du cacique a de la méfiance. 
Il a en main un écrit, il est vrai, mais, comme il 
ne sait pas lire ce qu'il contient, il est rempli de 
crainte. 



148 VOYAGE EN PATAGONIE 

S*avançant vers moi, il me prie de lui tr^iduire 
exactement le contenu du parchemin. Lorsque je 
Tai assuré que le gouvernement argentin accorde 
bien à son père douze lieues de territoire, il me dit : 

(( Je suis heureux, frère, de constater que ce 
papier exprime la promesse exacte del senor Go- 
bernio * . 

— Cependant, fais-je remarquer, il vous avait 
donné sa parole. 

— Oui, me répond l'Indien en souriant, mais il 
aurait pu ne pas la tenir. » 

On voit combien les araucans se méfient des 
gens civilisés. Après tout, ils ont peut-être leurs 
raisons pour se montrer si soupçonneux. 

A neuf heures du matin, je quitte le campement 
de Saïhuéqué. Au moment où je vais prendre congé 
de mes hôtes, le cacique me prie de lui écrire une 
lettre dans laquelle je m'engage solennellement 
à être son ami pour la vie. 

Je fais cette lettre et ce que j'écris est sincère. 
Cet homme m'a témoigné de l'amitié ; je lui en 
garde au fond du cœur une reconnaissance vraie. 
. Les adieux sont touchants. Il me semble que je 
quitte une famille avec laquelle j'ai vécu plusieurs 
années. Saïhuéqué pleure et ses filles aussi. 

1. Monsieur le Gouvernement. 



DISPARITION DE LA CARAVANE 14i) 

Le cacique a voulu m'accompagner jusqu'à mon 
campement. J'accepte son offre. Encore un dernier 
adieu dans le lointain et nous disparaissons, Saï 
huéqué et moi, au détour d'une sierra. 

Fort heureusement, j*ai eu soin de prendre à 
mon arrivée des points de repère, ce qui me per- 
met de retrouver mon chemin. 

Le cacique ne connaît pas la contrée. Nous ga- 
lopons une bonne partie du jour à travers des 
bandes de petits rats appelés Tucu-Tucu qui 
minent le terrain comme le feraient des taupes dans 
nos pays. 

Enfin, à la nuit tombante, nous arrivons à 
TAguada^del Guanaco où j'ai dit à mes gauchos 
de m'attendre. Mes hommes ne sont plus là. Force 
nous est de continuer notre route, exténués, rom- 
pus, fourbus, comme les troupiers de Kam-Hill à 
la recherche de Saint-Nazaire. 

Il fait nuit, une nuit noire. De temps à autre 
l'un de nous descend de cheval, frotte une allu- 
mette et cherche, sur le sol, des traces de pas. 

Nous sommes dans la bonne direction ; nous 
retrouvons les empreintes des sabots des mules ; 
mais jusqu'où est allée l'expédition ? 

A onze heures du soir, nos chevaux, qui n'en 
peuvent plus, refusent d'avancer. Nous mettons 




i:iO VOYAGE EN PATAGONIE 

pied à terre et après avoir dessellé nos montures 
et les avoir entravées pour qu'elles ne puissent 
s*écarter, nous nous étendons sur le sol sans avoir 
même la force de manger. 

15 Novembre. — Au matin, nous nous remettons 
en marche, le cœur triste, pleins d'inquiétude. Je 
commence à trouver Texistence d'explorateur peu 
folâtre et je regrette un peu mon toldo de Paris. 
Pour comble de malheur, le pampero souffle avec 
violence. 

Nous luttons contre le vent comme nous pouvons 
et nous arrivons enfin dans la vallée du Rio Ghico. 

Là, une surprise m'attend. Je retrouve mon cha- 
riot et mes hommes. Ils ont dû avancer jusqu'à ce 
point, trouvant sur leur parcours toutes les sources 
taries ; les malheureux ont eu, pendant deux jours, 
à souffrir de la soif. 

Saïhuéqué s'en retourne chez lui les poches bour- 
rées de cadeaux. Il savait bien, le vieux madré, qu'il 
ne viendrait pas en vain jusqu'à mon campement. 

Le 16 Novembre, nous touchons à Fofoca- 
hual*, grande et fertile vallée arrosée par le rio 
Ghubut, fleuve qui prend sa source près de là daïis 
les Cordillères. 

1, Cheval fou. 



EN ROUTE VERS LE SVD 151 

Cette vallée dépend de rétablissement anglais de 
Machinchao. Fort heureusement le gérant n*est 
pas anglais. C'est un brave Danois qui, tout 
heureux de recevoir des visiteurs, est avec nous 
d'une amabilité touchante. 

Je passe trois jours à Fofocahual, le temps de 
permettre à mon gaucho Garcia de combiner un 
attelage à cinq mules, car il va y avoir du tirage. 
Nous arrivons en effet dans les Cordillères et les 
routes y sont parfois d'un accès difficile. 

J'explore un peu la vallée. 

Quels sites ravissants ! Quelle végétation ! Fofo- 
cahual est une véritable oasis au milieu de la 
solitude environnante. On y rencontre une multi- 
tude d'oiseaux aux plumages variés et des plantes 
odoriférantes. Je crois rêver. 

Le 20 Novembre, je quitte, à regret, Fofocahual 
pour me diriger vers l'Ouest et je parviens le len- 
demain à l'arroyo Lélègue qui roule ses flots 
paisibles au pied de la première chaîne des Andes. 
Plus nous avançons et plus la campagne devient 
fertile. Cette région a un aspect de richesse et de 
gaîté qui nous repose un peu des hauts plateaux 
sablonneux que nous venons de parcourir. 

22 Novembre. — Nous quittons Lélègue et pour- 
suivons notre marche vers le Sud. 



152 VOYAGE EN PAT AGONIE 

Nos chiens se battent avec un sorino qu'ils 
étranglent, mais les pauvres bêtes affolées vont se 
jeter dans un cours d*eau voisin pour se débar- 
rasser de Todeur insupportable dont elles sont 
imprégnées. Si le sorino n'est pas un gros animal, 
il est cependant d'un réel courage et il a en outre 
à sa disposition un moyen de défense terrible. 
Gomme les skonx, il possède dans la partie posté- 
rieure de son corps une poche remplie d'un liquide 
abondant qu'il lance sur ses adversaires. Cette 
sécrétion exhale une odeur tellement infecte 
qu'elle vous prend au nez à plusieurs centaines de 
mètres de distance. 

Nous allons camper auprès de Tarroyo Ma- 

rioca ; le lendemain matin, après plusieurs heures 

de marche à travers un terrain rocailleux, après 

avoir franchi cinq fois l'arroyo Marioca et deux 

fois l'arroyo Lepa, nous escaladons avec notre 

chariot des collines élevées pour redescendre, de 

l'autre côté, dans une grande vallée appelée par 

les Indiens « Gualkaïna > . Cette vallée arrosée par 

la rivière Teca est toute verdoyante ; mais on n'y 
voit pas un arbre ni un arbuste : c'est la prairie 

à perte de vue. La vallée de Gualkaïna est peuplée 
d'une infinité de lamas et d'autruches qui se sau- 
vent à notre approche ; nous apercevons aussi une 



RETOUR DE JUAN 153 

grande quantité de maras, le lièvre de Patagonie. 
Ces animaux ont une façon bizarre de courir. 

Leurs pattes de devant sont courtes et ils avan 
cent en sautant comme le kangourou. 

Je reste une couple de jours dans cette vallée. 
Je vais avec Garcia fouiller un ichenque * situé 
de Tautre côté du rio Teca. Tout en marchant, je 
songe à mon pauvre Juan Gonzalès. Bonifacio 
a prétendu qu'il ne reviendrait pas. Je ne sais 
pourquoi j'ai le pressentiment du contraire. 

Après avoir fouillé le tombeau indien, je reviens 
avec Garcia à mon campement, quand, de loin 
j'aperçois un homme qui, précédé de quelques 
chevaux, se dirige vers nous. 

C'est Gonzalès, mon guide fidèle; je le recon- 
nais à sa silhouette; j'accélère le pas de ma mon- 
ture pour lui donner une bonne poignée de main, 
puis je l'emmène sous ma tente. Juan est main- 
tenant guéri et semble tout heureux de pouvoir 
continuer l'expédition avec moi. Il vient de fran- 
chir seul, avec une rare énergie, une distance de 
mille kilomètres dans une contrée en partie aride 
et sans route. Il n'avait même pas de boussole et 
il a dû, pour se diriger, suivre mes traces de 
campement en campement. 

1. Sépulture indigène. 




lo4 VOYAGE EN PATAGONIE 

Aussi, pour fêter son retour, nous organisons 
un banquet. 

Et quel banquet, grands dieux ! Il se compose 
tout simplement de farine cuite sous la cendre, 
de deux boîtes de sardines et d'un peu de chocolat. 

Mais comme je le mange avec plaisir! Je me 
sens tout ragaillardi par la présence de mon bon 
Jùan. Le tour de force qu'il yient d'accomplir est 
une preuve de Tamitié qu'il me porte et, dans ces 
pays lointains, plus que partout ailleurs, on sent 
toute l'importance et toute la douceur d'une affec- 
tion pareille. Jantais, dans la vie, je n'avais eu 
un accès de joie et de bonheur aussi complet que 
celui que me fait éprouver le retour de Gonzalès. 
J'oublie, en ce moment, toutes les privations, 
toutes les difficultés endurées jusqu'ici ; la journée 
a été bonne et réconfortante pour moi, et, le soir, 
après la veillée, je m'endors vraiment heureux. 



# 



CHAPITRE XII 

NOOS CONTINUONS LA MARCHE VERS LE SUD. — LA VALLÉE DU TECA. 
— UN PANORAMA GRANDIOSE. — LE CAMPEMKNT DE SAKAMATA. — 

LE WOUELLEYAI. 

LE 26 Novembre. — Nous repartons en suivant 
la vallée du Gualkaïna. Gela va bien pour 
commencer. J'aperçois un renard, je le tire et le tue. 
Quelques minutes après, mon chariot verse. Je 
vois un second renard, je le tue également. Mon 
chariot verse encore, et Garcia est projeté violem- 
ment à terre et blessé à la jambe. Je finis par 
croire que tuer un renard porte la guigne, — on 
devient superstitieux chez les Peaux-Rouges. — 
Aussi, je remets mon fusil en bandoulière et conti- 
nue ma route sans tirer un coup de feu. 

Nous arrivons enfin à un endroit appelé Teca. 

Là, dans un espace de quelques centaines de 
mètres, deux commerçants sont installés vis-à-vis 
Tun de Tautre et se disputent la clientèle des 
Indiens de la contrée. Ces industriels se regardent 



'•T3 



1:56 VOYAGE EN PAT AGONIE 

en chiens de faïence et je ne serais pas étonné 
qu'un jour ou l'autre Tun des deux disparût 
mystérieusement. 

C'est terrible, la concurrence... surtout dans le 
désert ! 

Nous sommes obligés de nous arrêter quelques 
jours en cet endroit pour réparer notre chariot et 
pour soigner Garcia qui dans l'accident a eu la 
jambe luxée. Nous montons notre tente entre les 
deux maisons de commerce dont je viens de 
parler. 

La vallée du Teca offre un coup d'œil admi- 
rable. Située au pied des premiers contreforts des 
Cordillères, elle est entourée de hautes sierras où 
des bandes innombrables de guanacos ont élu 
domicile. Du haut d'un plateau sur lequel m'a 
poussé le hasard de la promenade, je découvre un 
panorama merveilleux et peut-être unique au 
monde. Dans le lointain se dessinent les pics 
altiers des Andes dont les crêtes blanches mar- 
quent d'une ligne tortueuse l'horizon d'un bleu 
pâle. A mes pieds, des lamas bondissent en hen- 
nissant et se jettent effarés dans un courant tor- 
rentueux plein de rocailles et d'éoueils. 

Sur les versants des montagnes croissent des 
arbres splendides dont les teintes crues se déta- 



UN SITE MERVEILLEUX 157 

chent nettement sur des glaciers de cristal aux 
tons changeants. Ce rempart des Cordillères qui 
met une muraille gigantesque entre le Chili et 
TArgentine a quelque chose d'impressionnant. Je 
reste des heures à contempler ce paysage gran- 
diose qui m'hypnotise. La nature apparaît là dans 
toute sa puissance et sa majesté. 

Je suis revenu souvent au même endroit et 
chaque fois j'ai fait une découverte nouvelle. 
Jamais les Andes ne sont de la même couleur. 
Tantôt elles reflètent le vert de la pampa qui 
s'étend à leurs pieds, tantôt c'est le ciel qui se 
mire dans leur glaciers. Parfois aussi une teinte 
vague, indécise, faite de violet et de rose, flotte 
sur leurs contours escarpés. 

Quel malheur que je ne sois pas peintre ! J'aurais 
pu reproduire ce merveilleux tahleau. On m'aurait 
peut-être traité d'impressionniste et cependant 
j'aurais, avec mon pinceau, fidèlement rendu les 
tons que je voyais. 

Quand je n'ohservais pas les Cordillères, je 
passais mon temps dans l'un ou l'autre des deux 
holiches (maisons de commerce) à converser avec 
les quelques Indiens de la montagne qui étaient 
descendus pour faire leurs achats. 

Pendant mon séjour dans cette contrée un évè- 



158 VOYAGE EN PAT AGONIE 

nement surgit. Un troisième commerçant (Jue les 
Indiens surnommèrent immédiatement « quatre 
yeux )) parcequ'il portait des lunettes, vint s'éta- 
blir dans un ranoho à environ cinq cents mètres 
des deux premiers boliches. Cette invasion de 
commerçants dans une contrée aussi déserte ne 
manqua pas de me surprendre. Je revins un peu 
de mon étonnement en apprenant que le Teca est 
sur le chemin de la colonie du Ghubut à la colonie 
andine Biez y seis de otubre. De nombreux 
convois de chariots sillonnent cette route appor- 
tant de la colonie-mère une foule d'objets de pre- 
mière nécessité. On avouera cependant que, lors- 
qu'on vient de traverser les déserts patagoniques 
et qu'on trouve tout à coup dans un pays où il 
n'y a pas trente habitants trois maisons de com- 
merce, on a lieu d'être légèrement étonné. 

Enfin, le 2 Décembre, je quitte Teca. Après 
avoir souhaité aux pulperos (commerçants) bonne 
chance et réussite, je me dirige vers la vallée 
de Putrechoïque (panse d'autruche.) Mais notre 
voyage ne s'opère pas sans difficultés. Mon 
chariot se renverse encore dans un petit cours 
d'eau et cependant je n'avais tiré aucun renard. 
Toutes mes collections sont bouleversées. J'ai 
toutes les peines du monde à les rassembler. 



I.Ë CiOMMERCE DANS LE DÉSEUT ij9 
Fort heureusement il n'y a aucun dégât. C'est à 
croire qu'il y auneProvidencepour les explorateurs. 

Le 4 Décem- 
bre, j'arrive à 
Qenua, im- 
mense plaine 
fertile qui 
s'étend du 
Nord-Ouest au 
Sud- Est. Là 
encore se 
trouve un bo- 
licbe. Il est 
tenu par un 
Italien. Cette 
région com- 
prise entré le 
rio Teca et le 
rioSenguerest 
la plus habitée 
de la Pata- 
gonîe Argen- 



tine 



si 



d'ailleurs la contrée h 
vertes et grasses coir 



plus riche. Les plaines sont 
ne des plaines normandes et. 



n'étaient les autruches que l'on voit passer dans le 



160 VOYAGE EN PAT AGONIE 

lointain, on se croirait aux environs de Bayeux ou 
d'Avranches. 

A mon arrivée à Genua, je trouve un Indien 
Patagon qui vient de la tribu de Sakamata. Il a les 
épaules recouvertes d'un manteau peint, fait de 
peaux de guanaco cousues. Ses cheveux longs et 
graisseux retombent droits sur la nuque. Il porte 
un chiripan et est chaussé de ces fameuses 
bottes de poulain dont j'ai parlé plus haut. Monté 
sur un joli cheval bai, cet Indien a fort belle 
allure. Il diffère sensiblement des indigènes que 
j'ai vus jusqu'à maintenant. Sa figure est fine et 
aristocratique, ses yeux intelligents. D'une taille 
assez élevée, il est souple et élégant dans ses 
mouvements. L'Indien araucan, au contraire, est 
généralement petit et trapu. Il a l'air gauche; sa 
tête est énorme, large et les traits semblent dé- 
coupés à coups de hache. 

L' Araucan est laid. Le Tehuelche ou Patagon 
est vraiment beau, lui, de cette beauté mâle qui 
charme et inspire le respect. Peut-être n'a-t-il 
point la finesse d'esprit et surtout la roublardise 
de TAraucan, mais il a conservé la franchise des 
races primitives. Il est simple comme un homme 
de l'âge d'or et parle selon son cœur. Malheureu- 
sement, il ne parait pas accessible au progrès. 



APERÇUS HISTORIQUES 161 

C'est un sauvage^ un vrai, chez lequel Tinstinct 
seul domine. 

Les Patagons n'ont produit aucun héros. Les 
Araucans, au contraire, ont eu leurs grands 
hommes, guerriers indomptables que la ruse de la 
civilisation a seule pu réduire. Galvucura et toute 
sa descendance, en particulier Namuncura le roi 
de la Pampa, le cacique Katriel et tant d'autces 
que j'oublie, ^furent des soldats habiles sinon des 
tacticiens consommés. 

D'ailleurs, leurs hordes armées seulement de 
lances et de boleadoras ont pu, durant de longues 
années, tenir en échec des troupes civilisées, bien 
disciplinées et commandées par des généraux de 
premier ordre tels que le général Julio Roca. 

Mais je reviens à mon Patagon de Genua. Il 
doit repartir le soir même pour rentrer au cam- 
pement de Sakamata. 

Je profite de cette occasion pour lui remettre 
une lettre que je le prie de faire parvenir à son 
chef. 

Dans cette missive, écrite en espagnol, j'avertis 
le cacique Sakamata, célèbre dans toute la Répu- 
blique par ses hauts faits, que j'ai Fintention d'aller 
lui rendre visite. J'ajoute — il faut être diplo- 
mate, surtout avec les sauvages — qu'envoyé par 

12 




162 VOYAGE EN PAT AGONIE 

le gouvernement français, c'est-à-dire par le gou- 
vernement qui tient ses assises de l'autre côté des 
mers, j'apporte au chef renommé de la Pampa 
les salutations et les souhaits du chef de mon 
pays. 

6 Septembre. — Je me mets en marche à travers 
la sierra et je me dirige, guidé par un indigène, 
vers le campement de Sakamata. 

J'emmène avec moi une mule chargée de 
présents, car l'expérience m'a appris qu'il ne 
faut jamais arriver chez les caciques les mains 
vides. 

Après avoir franchi une suite de collines assez 
élevées, nous débouchons dans un vallon ver- 
doyant que traverse un cours d'eau limpide om- 
bragé par une double rangée de Chakais *. 

C'est sur le bord de ce cours d'eau que sont 
installées les tentes de la tribu de Sakamata. 

Les femmes, à notre approche, s'inclinent avec 
respect et entonnent des chants d'allégresse lorsque 
nous défilons devant le front des roukas. 

Le toldo du cacique est à l'extrémité du camp : 
il commande l'entrée du vallon du côté des Cor- 
dillères. 

1. Arbuste très commun en Patagonie. 



r~ 



CHEZ SAKAMATA 163 

Sur le aeuil de la tente du mattrei une femme 

imposante et gracieuse tout à la fois, se tient 

debout. Elle m'invite à descendre de dieval. 

c Je suis, me dit-elle, la femme du Grand Chef. 



Voici déjà longtemps qu'il espère ta venue et il 
croyait ne jamais te voir. Il pensait que tu avais 
déjà oublié la promesse ou que, semblable aux 
Araucans, tu écrivaia des cboses que tu ne pensais - 
pas. Mais je vois avec bonheur que le Chef s'est 
trompé et 11 s'en réjouira. Ne comptant plus sur 
toi, il est parti dans la montagne avec tous les 



164 VOYAGE EN PATAGONIE 

hommes de la tribu. Car c'est en ce moment la 
saison des grandes chasses du wouelleyaî. Ce- 
pendant, il a laissé au campement un de ses fils 
pour Favertir aussitôt dans le cas où tu viendrais. 
Nyanquetru partira ce soir même. Il aura rejoint 
le chef dans la nuit et demain Sakamata sera ici 
pour te recevoir. » 

Gela dit, Tlndienne me fait entrer sous sa tente 
où, avec une bonne grâce parfaite, elle m'offre un 
charqué de guanaco trempé dans de la graisse 
d'autruche. 

Une couche de peaux est jetée dans un coin 
du toldo ; je m'y étends et nous passons la soirée 
autour du feu en prenant du maté. 

Pendant que la femme de Sakamata me fixe de 
ses grands yeux noirs qui brillent comme deux 
escarboucles, mon guide d'une voix un peu pâteuse 
m'explique ce qu'est le wouelleyaï. 

« On appelle ainsi, me dit-il, les grandes 
chasses aux guanacos. Ces chasses sont ordinai- 
rement précédées de Kamaroukos destinés à appeler 
sur leur heureuse issue la bénédiction de la divinité 
toute-puissante. » 

C'est l'époque la plus fructueuse de l'année pour 
l'Indien. Pendant les quelques semaines que 
durent ces chasses, on tue des quantités innom- 



CHEZ SAKAMATA 165 

brables de guanacos dont les peaux serviront à 
fabriquer le manteau indigène que Ton appelle 
wuaralka. Ce manteau est formé de treize peaux 
cousues ensemble et peintes à Tenvers du poil. 
Ces peaux doivent provenir d'animaux nouveau- 
nds ou — ce qui est la suprême élégance — pris 
dans le ventre de la mère. Celles que les Indiens 
ne veulent pas conserver sont échangées à la côte 
ou avec quelques « pulperos » ambulants contre 
des vêtements européens, de la yerba, du tabac et 
surtout de l'alcool . 

A l'époque des chasses, les vallées ressemblent 
à d'immenses charniers. Car le Peau-Rouge tue 
sans relâche. Ce ne sont partout que bêtes éven- 
trées desquelles se repaissent les Indiens et leurs 
chiens. Ce qui reste est laissé aux condors qui 
font bombance. 

Le gouvernement argentin a bien essayé de 
mettre un frein à cette furie de destruction, mais 
jusqu'à présent les lois qu'il a édictées n'ont pas 
encore été mises en vigueur. 

D'ailleurs l'Indien ne respecterait pas les lois. 
Quand il chasse, il est atteint d'une sorte de folie, 
la folie du sang. Il faut qu'il massacre, qu'il 
plonge ses mains dans les flancs encore chauds de 
ses victimes, qu'il taille, coupe et dépèce. 



16P VOYAGE EN PATAGONIE 

Pendant le wouelleyaï, les Indiens ne sont plus 
des hommes, ce sont des tigres qui tuent pour le 
plaisir de tuer. 



# 



i 



CHAPITRE XIII 

LE RETOUR DU CACIQUE, — SAKAMATA s'iNTKRESSE A LA FRANCE. — 

UN GRAND PALABRE. — JEUX ET PLAISANTERIES INDIGÈNES. — UN 

FEU d'artifice EN PATA60NIE. — LA NEIGE. — j'iNSTALLE MON 

QUARTIER GÉNÉRAL DANS LA VALLÉE DE CHOIQUENILAHUÉ. 

LE 7 Décembre. — Dès que j'ouvre les yeux, je 
vois penchée sur ma couche la femme de Saka- 
mata qui me raconte sans doute des choses fort 
intéressantes auxquelles, en Tabsence de mon 
interprète, je ne comprends pas un mot. Je crois 
deviner qu'elle me demande si j'ai bien dormi, si 
je n'ai pas fait de vilains rêves. Je lui réponds 
par gestes. 

Elle disparaît quelques instants, puis revient 
bientôt m'apporter un maté. C'était la première 
fois que je prenais un maté dans mon lit. Pen- 
dant que je me lève, elle me fait cuire un rôti 
de guanaco. Cette femme tient décidément à l»en 
me soigner. Aussi pour ne pas être en reste d'ama- 
bilité, je lui offre un sac de sucre. Il faut croire 
que le présent lui fait grand plaisir car elle se 



168 VOYAGE EN PAT AGONIE 

précipite sur moi et m'embrasse avec effusion en 
murmurant des paroles inintelligibles. 

Je lui serre chaleureusement les mains, mais 
elle paraît très étonnée que je ne Tembrasse pas. 
Diable ! cela pourrait être dangereux. Si Saka- 
mata arrivait à ce moment, que penserait-il ? Il 

9 

me prendrait pour quelque larron d'honneur pour- 
suivant de ses assiduités les femmes de la Pampa. 
J'aurais beau lui expliquer que mes intentions sont 
pures, peut-être ne me croirait-il pas. Au risque de 
froisser un peu M'"* Sakamata je préfère ne 
pas me brouiller avec son mari. 

Après avoir pris quelque nourriture, je me mets 
en attendant le retour du cacique à visiter la 
tolderia^. Tout le monde est sur pied dans le 
campement et déjà le vallon de Tomenwaou pré- 
sente une animation extraordinaire. J'échange 
avec les indigènes quelques-unes de mes marchan- 
dises contre des pipes de pierre, des boleadoras, 
des manteaux, etc.. 

L'article qui semble le plus charmer mes nou- 
veaux amis est la trompa, petite musique argen- 
tine tout à fait primitive qui rend des sons aigus 
et cristallins. J'en ai apporté une assez grande 

1. Groupe de toldos. 



LE IIETOUR DU CACIQVB IM 

quantité et bientôt il ne m'en resle plus une seule. 

J'éprouve cependant de grandes difficultés à me 

procurer un kupuloué, sorte de berceau que, dans 



ses déplacements, l'Indienne porte attaché derrière 
sa monture. 

Ce kupuloué, très curieux au point de vue ethno 
graphique, mérite une petite description. 

Il est fait de bambous des Cordillères ployas en 
demi-cercle. Le bébé indigène est ligoté sur cette 
espèce de carcan et reste souvent pendant des 



170 VOYAGE EN PAT AGONIE 

mois attaché à ce berceau de supplice, les pieds 
plus hauts que la tête et celle-ci reposant sur le 
bois dur qui la déforme et Taplatit par derrière. 
Cependant, malgré cette enfance un peu tour- 
mentée, les Indiens n'en sont pas moins de forts 
et solides gaillards. C'est égal, je vois mal nos 
poupons parisiens, si dorlotés, si choyés, soumis 
au dur régime pampéen. 

Pendant que je continue mes échanges devant 
les toldos, une grande clameur s'élève. On signale 
l'arrivée d'un étranger, d'un blanc. 

Quel est cet homme? Est-ce un explorateur qui a 
eu la même idée que moi et qui veut visiterla Pampa ? 

Non . Ce blanc est tout simplement un commis- 
saire du gouvernement argentin qui vient pour 
enrôler dans la garde nationale les indigènes de 
la contrée. Et, malgré moi, je ne puis m'empècher 
de sourire en me figurant ces braves Patagons 
revêtus d'un uniforme et manœuvrant sous lès 
ordres d'un caporal ou d'un sergent. Je devine leurs 
mines effarées, leurs mouvements gauches et trop 
brusques. Fort heureusement le commissaire du 
gouvernement a eu la bonne idée d'apporter un 
mouton. Cela va nous changer un peu de la viande 
de guanaco. 




LE RETOUR DU CACIQUE 171 

Le recruteur est plutôt reçu froidement, mais il 
n'a pas Tair de s'en apercevoir et il se promène 
dans le campement en attendant le retour des 
chasseurs. 

Soudain, je distingue à ma droite un nuage de 
poussière et je perçois le galop des chevaux. 

C'est Sakamata qui arrive, accompagné d'une 
vingtaine de cavaliers et d'une troupe de chiens. 
Le cacique, à la tête de son escorte, semble un 
vainqueur antique précédant les chars de triomphe. 
A ma vue il accélère son allure et bientôt il met 
pied à terre devant moi. 

« Je me suis hâté pour accourir te saluer, frère, 
me dit-il. Je suis bien heureux de te voir, toi qui 
viens de si loin et je te remercie de l'honneur que 
tu me fais. J> 

Je réponds par quelques paroles qui ne sont 
pas moins aimables que celles du cacique, puis 
j'oflfre à Sakamata les cadeaux que j'ai apportés à 
son intention. Ils se composent de yerba, d'un 
vêtement complet à la mode européenne, de tabac, 
de pipes, de couteaux. 

Le cacique examine chaque chose attentivement. 
Le costume parait surtout le charmer. Il le tourne 
et le retourne en tous sens, palpe l'étoffe comme un 
connaisseur et inspecte minutieusement les poches. 



172 VOYAGE EN PAT AGONIE 

Il croit peut-être que par une délicate attention je 
les ai bourrées d'objets précieux. 

Puis, il me serre bien vite les mains, me 
remercie et va saluer le commissaire argentin, 
dont la présence ne semble pas le réjouir outre 
mesure. Le délégué du gouvernement explique le 
but de sa visite. Sakamata a un geste de dépit mais 
il est obligé de s'incliner. Je profite de l'enrôle- 
ment des indigènes pour en mensurer quelques- 
uns. 

Pendant que je me livre à ce travail un vieil- 
lard à cheveux blancs m'observe curieusement. 
Cet homme doit être très vieux, car il est cassé et 
ridé comme une vieille pomme. 

« Quel âge a ce vieillard? demandé-je à une 
Indienne. Il a au moins cent ans. » 

« Qui sait, répond la femme. Il a peut-être bien 
deux cents ans. » 

Pour l'indigène en effet le temps n'existe pas. Ils 
ont toujours vu cet homme et il leur paraît 
remonter à l'éternité. C'est le père de Sakamata. Il 
peut avoir de cent dix à cent quinze ans. Et, bien 
qu'impotent, il parait devoir Vivre plusieurs 
années encore. 

L'indigène est en effet remarquablement cons- 
titué. Il est rare qu'une maladie l'abatte. Aucune 



LE RETOUR DU CACIQUE 173 

épidémie n'a jusqu'à présent sévi dans ce pays 
privilégié, et si Flndien succombe dans la force de 
l'âge, c'est généralement d'accident. Dans une 
course échevelée à travers le désert, il tombe de 
cheval, se brise un membre et reste à terre 
jusqu'à ce qu'il ait rendu l'âme. Plusieurs mois 
après, on retrouve ses ossements qui blanchis- 
sent au soleil. Quelquefois aussi l'alcool fai^ son 
œuvre. Après de copieuses libations, des duels 
s'engagent dans la nuit. Un des combattants frappé 
par les boleadoras ou, — progrès de la civilisation, 
— percé d'un coup de couteau, s'abat sur le sol 
pour toujours. 

Je demande à Sakamata l'autorisation de photo- 
graphier ses sujets. 

« Je m'efforcerai, me dit-il, de satisfaire à tes 
désirs, mais il faut pour cela que j'en réfère aux 
anciens de la tribu. Nous tiendrons alors un grand 
palabre. » 

Ah ! ces caciques, je les reconnais tous là. Pour 
un rien, ils mettent en avant le grand palabre. 
C'est une façon polie de dire à l'étranger qui vient 
leur rendre visite : « Payez-vous une tournée ? > 

Heureusement, j'ai emporté avec moi quelques 
bouteilles d'eau-de-vie de canne à sucre. 

Le cacique, voyant que je ne suis pas un ennemi 



114 VOYAGE EN PAT AGONIE 

du grand palabre, daigne alors s'intéresser beau- 
coup à moi. Il veut absolument savoir dans quelle 
direction se trouve mon pays, et si les femmes 
qui rbabitent sont jolies et caressantes. Puis il me 
pose d'autres questions. 

« Combien de temps as-tu mis poui» venir ici ? 

— Une année. 

— As-tu souffert de ton voyage? 

— Non. 

— Dans ton pays, est-ce qu'on parle de nous? 

— Très peu ; cependant on vous connaît. 

— On connaît mon nom ? 

— Pas le tien , mais celui des régions que tu habites . 

— Et on ne connaît pas non plus Galvucura ? 

— Pas du tout. » 

Cette réponse le rend rêveur. 
(( Sait-on, interroge-t-il de nouveau, ce que 
c'est que la chasse aux guanacos ? 

— Non. 

— Tu le leur apprendras? 

— Je te le promets. 

— Tu leur diras que nous sommes fiers, coura- 
geux et bons ? 

— Oui. 

— Tu leur diras aussi que Sakamata t'a traité 

en ami ? 



ON PARLE DE LA FRANCE 173 

— Je te le promets. 

— Gomment s'appelle le chef de ton pays ? 

— Félix Faure. 

— C'est un grand homme ? 

— Et un homme grand. 

— Tu lui diras que je Taime bien et que s'il 
daigne venir ici, il sera reçu aussi bien qtie toi ? 

— Je le lui dirai. 

— Penses-tu qu'il vienne bientôt ? 

— Je n'en sais rien. 

— Si je lui écrivais une lettre dans laquelle je 
lui dirais combien nous serions heureux de le 
voir? 

— Il est si occupé ! Tous les quinze jours il est 
obligé de faire un voyage dans les différentes ré- 
gions de la France. 

— C'est bien vaste, la France ? 

— Oui. 

— Tu l'as donc parcourue en entier, toi, puisque 
n'ayant plus rien à y voir tu es venu chez nous ? » 

La réponse était assez embarrassante. Je l'es- 
quivai comme je pus. Je questionnai le chef sur les 
subtilités de la langue araucane et je m'efforçai de 
composer un vocabulaire. Je fus surtout frappé du 
mode d'énumération des Indiens. Grâce à un sys- 
tème qui ressemble beaucoup à notre système 



176 VOYAGE EN PATAGONIE 

décimal, ils comptent jusqu'à dix mille avec une 
facilité surprenante. 

8 Décembre. — Dès le matin tous les hommes 
de la tribu arrivent à cheval devant le toldo dû 
cacique. Un cercle se forme et Sakamata informe 
ses sujets que je suis venu dans la région pour les 
visiter et leur transmettre les souhaits de leurs 
frères blancs. 

J'exprime alors le désir de prendre quelques pho- 
tographies afin de pouvoir les rapporter dans mon 
pays et montrer à mes « paysanos » (compatriotes) 
les traits de mes nouveaux amis des terres du 
Sud. Les Pampas et les Araucans ne demandent 
pas mieux, mais un vieux Tehuelche, père de quatre 
grands garçons, se montre rebelle. 

« A quoi bon, dit-il, livrer nos figures à ce 

jeune homme qui est peut-être un sorcier et qui 

' pourra par la suite nous jeter un sort ? Nous ne 

^ pouvons exister en deux endroits à la fois, et si 

notre image se trouve représentée sur un papier, 

c'est notre mort certaine.» 

J'ai beau raisonner le vieux Tehuelche, il se 
montre intraitable ; de plus, il est soutenu par 
ses quatre grands fils. L'un d'eux a déjà ^déroulé de 
sa ceinture ses boleadoras et me regarde d'un air 
menaçant. 



r^ 



t'!V GRAND PALABRE 117 

J'appelle la cafla (eau-de-vie) à mon secoure et 

bientôt, sous l'influence de l'alcool, les Tehuelches 

deviennent plus doux. Je leur verse plusieurs 



rasades et ils sont tout à fait soumis. Je m'ap- 
prête alors à les photographier. 

« Attention, ne bougeons plus.» 

Mon interprète leur traduit la phrase. 

Aussitôt ils se mettent tous à danser et s'élan- 
cent sur moi. L'un d'eux pose sa main sur mon 
objectif. 

« Ils prennent cela pour un canon de fusil, me 



178 VOYAGE EN PAT AGONIE 

dit rinterprète, et ils croient que vous allez les 
tuer. » 

A tour de rôle je fais défiler les Indiens devant 
mon appareil, que j'ai démonté pour bien leur 
prouver qu'il ne contient ni poudre ni balles. 

Enfin, tout le monde est rassuré. Je dispose 
mes groupes. Un à un, je place mes personnages 
qui, véritables mannequins, restent maintenant 
dans la position que je leur fais prendre. Le vieux 
père de Sakamata veut absolumentfigurer au milieu 
de ses frères. 

Il m'inspire vraiment de la pitié, ce pauvre 
vieux qui a commandé à des milliers de lances et 
qui maintenant est là devant moi comme un homme 
de cire du musée Grévin. Je prends dix vues de 
mes Indiens. 

L'opération finie, Sakamata offre à son père une 
coupe pleine de cana. Le vieillard, suivant les 
rites anciens de la religion pampa, trempe par 
quatre fois ses doigts dans l'alcool et les agite du 
côté du soleil levant en prononçant les paroles 
suivantes : « Geunetchen, wuitrampramnean cornée 
freenean » (Dieu, faites que toujours je sois debout 
et que toujours je sois heureux !). Ces paroles pro- 
noncées au milieu du plus profond silence, le 
vieillard adresse une prière à son Dieu Geunet 



t7.V GRAND PALABRE 179 

chen dont la demeure est au Ouenou (ciel). Tous 
Fécoutent avec respect. Les jeunes gens qui riaient 
tout à rheure se sont tus. S'ils ne s'adonnent pas 
aux pratiques religieuses, ils ont le respect de la 
vieillesse. On se croirait ici dans Tantique Lacédé- 
mone. Toute parole d'un ancien est sacrée. 

Sa prière finie, le père de Sakamata boit un 
peu de cafia, puis se tournant vers la tribu, il dit : 

« Il faut faire honneur au blanc ; il faut qu'il 
voie empreinte sur votre visage la joie que vous 
cause son arrivée. » 

Puis, très pratique, le vieillard ajoute : 

« D'ailleurs, vous auriez bien tort de ne pas 
profiter des cadeaux de l'étranger. Buvez tant que 
vous pourrez aujourd'hui, c'est un jour de fête et 
la cafia ne vous coûte rien. » 

Je crois qu'il n'était pas nécessaire que le vieux 
invitât la tribu à s'enivrer. 

Cependant les Indiens ont l'air inquiet, ils n'osent 
pas donner libre cours à leurs passions alcoo- 
liques. 

Celui qui les gène, c'est le commissaire du 
gouvernement argentin. 

Mais dès qu'il est parti, un grand cri s'élève : 

(( Que la fête commence! » 

Dès lors, aucune retenue n'est observée; la 



180 VOYAGE EN PAT AGONIE 

« saoulerie » va bientôt battre son plein. On en 
tend des bruits de lèvres et des glous-glous. Les 
femmes chantent, les hommes les embrassent. Les 
vieux et les vieilles se roulent sur le sol, sem- 
blables à des possédés. Un grand Indien, com- 
plètement ivre, monté sur un superbe cheval 
fait le pitre devant les toldos. Sa monture se 
cabre, rue, fait des tête-à-queue. De jeunes indi- 
gènes jettent des lassos au cheval. Il s'abat, 
entraînant dans sa chute le cavalier qui se brise 
répaule. Des rires éclatent de toutes parts dans 
Tassistance. 

Ah ! comme on s'amuse dans la Pampa ! 

Un peu plus loin, deux Tehuelches jouent au 
Loncotoum, jeu singulier qui n'est malheureu- 
sement pas à la portée de ceux qu'a atteint la 
fâcheuse calvitie. Il consiste en ceci : deux Indiens 
se prennent les cheveux et tirent de toutes leurs 
forces. Celui qui le premier lâche prise, vaincu 
par la douleur, est considéré comme battu. Il 
n'est pas rare que le vainqueur arrache les che- 
veux de son adversaire. Dans ce cas, le vaincu 
a droit à quelque considération, car il a lutté jus- 
qu'au bout. 

Je recommande ce jeu innocent aux familles qui 
s'ennuient, le soir, après dîner. 




FEU D'ARTIFICE EN PATAGONIE 181 

C'est maintenant à mon tour. Gomme je ne veux 
pas jouer au crêpage de cheveux, ni faire de la 
haute école sur une jument fougueuse, j'imagine 
autre chose. Je monte sur un monticule voisin et là, 
en face des toldos, je tire un feu d'artifice. 

A chaque fusée, à chaque chandelle romaine, ce 
sont des exclamations. 

Les Indiens sont ravis. 

Mais une fusée que le vent a chassée horizonta- 
lement pénètre dans un toldo ou elle sème l'effroi. 
Une autre se met à exécuter une farandole autour 
de Sakamata, qui se voit avec terreur entouré 
d'un cercle de feu. 

Quand je reviens au campement la femme du 
cacique me dit en mauvais espagnol : 

« Muy picaroSf muy diahlos tus couetos (très 
diables, tes pétards). » Et elle rit à gorge déployée. 

Puis, se penchant vers moi, elle appuie sa tête 
sur mon épaule et me murmure à l'oreille : 

€ Je me souviendrai toujours de toi. » 

Était-ce un aveu ? Je l'interroge et elle me dit : 

« Oui, je me souviendrai toujours de toi, parce 
que tu m'as donné du sucre pour prendre le 
maté . » 

Combien de femmes ont la reconnaissance du 
sucre... même en Europe! 



182 VOYAGE EN PATAGOME 

Mais la fêto est finie. Les feux s'éteignent... 

L'heure du repos est arrivée. 

Beaucoup dlndiens ce soir-là ne regagnèrent 
pas leur tente, et pour cause. Ils préférèrent passer 
la nuit dehors à cuver leur alcool. 

Le lendemain 9 décembre, je quitte le vallon de 
Tomenwaou escorté de Sakamata et de ses hom- ' 
mes. 

Ils vont reprendre la chasse du wouellayaï, que 
ma visite a interrompue. 

Après m'avoir embrassé les mains en signe 
d'amitié, le cacique me dit : 

« Je souhaite que la Divinité favorise ton 
voyage. » 

Je forme à mon tour des souhaits qui semblent 
réjouir mon hôte et nous nous séparons. Je re- 
prends le chemin déjà parcouru et me dirige vers 
la vallée de Genua où je m'arrête pour repartir le 
lendemain vers le rio Senguer. 

Le 11 Décembre, nous débouchons dans une 
plaine immense qu'arrose le rio Genua. Durant la 
nuit, une tourmente de neige s'abat sur la contrée 
et couvre d'un blanc linceul toutes les collines 
environnantes. Je peste déjà contre le fâcheux 
contre-temps, mais je suis étonné à mon réveil de 
trouver la campagne aussi verte que les jours 



LA NEIGE 485 

précédents. Le soleil a bu la neige avec autant de 
rapidité que les Indiens ingurgitent la cana. 

Cependant nous ne sommes pas au bout de 
nos peines. Voici maintenant que souffle le pam- 
pero. Nous continuons malgré tout notre marche 
en avant et à six heures nous arrivons au confluent 
durio Senguer et de Tarroyo Apulé. 

Un misérable rancho est établi sur les rives 
de Tarroyo. Il est habité par un Italien du nom 
d'Eduardo Botello, dont le métier consiste à faire 
des échanges avec les indigènes. 

Avant de se fixer sur les bords de TApulé, 
Eduardo Botello voyageait pour le compte du 
Muséum de la Plata. C'est un homme avisé, assez 
instruit et connaissant admirablement la région. 
Il peut m'être très utile. Un de mes amis m'a donné 
une lettre pour lui. Je décide donc d'installer mon 
quartier général à proximité de son rancho. 

La vallée où il habite s'appelle Choiquenilahué 
(passage de l'autruche). C'est le lieu de résidence 
favorite des Indiens. C'est là que les caciques Quan- 
quel et Sapa passent une grande partie de l'année. 

En ce moment la vallée est déserte, car les indi- 
gènes parcourent la montagne à la recherche des 
guanacos. Ils reviendront à la pampa dans une 
quinzaine de jours seulement. 



186 VOYAGE ^S PATAGOXIE 

Une seule tente s'élève en face du rancho. 

Une vieille Tehuelche du nom de Thomassin 
l'occupe avec une de ses nièces, Maria, une jolie 
créature au visage doux et sympathique. 

Je m'installe à quelques pas de Don Ëduardo qui 
me traite en ami et avec qui je suis heureux de 
pouvoir enfin causer. 

Botello me renseigne sur les recherches aux- 
quelles je puis me livrer dans la contrée et, comme 
je lui dis que mes fouilles ont spécialement un but 
anthropologique, il me confie qu'il y a deux mois 
à peine, il a vu enterrer un Tehuelche que les 
indigènes considéraient comme un géant. Il me 
promet de m'indiquer le lendemain le lieu exact 
de la sépulture. Don Secundo Acosta, un Argen- 
tin qui est de passage dans la contrée, promet de 
nous accompagner. 



# 



.CHAPITRE XIV 

CUISINE- MACABRE. — MON PROJET DE MARIAGE. — UNE EXCURSION 
AUX L.\CS COLHUÉ ET MUNSTERS. — UN PARADERO INDIGÈNE. 

LE 13 Décembre, à la tombée de la nuit, suivi de 
Don Eduardo, de Don Secundo et de mon 
fidèle Juan, je me mets à la recherche de la 
sépulture du géant. 

Cette sépulture se trouve au pied d'une colline 
pas très loin du Senguer. 

Nous marchons à travers la Pampa comme de 
vrais Peaux-Rouges, nous dissimulant de notre 
mieux, car si les Indiens se doutaient du but de 
notre excursion, notre compte serait vite réglé. 

Arrivés à quelques centaines de mètres des 
tentes, nous nous consultons. 

« Ce doit être là-bas, à droite, » me dit Don 
Eduardo. 

Nous obliquons vers un monticule derrière lequel 
nous apercevons un grand carré de terre totale- 
ment dépourvu d*herbe. 



188 VOYAGE EN PATAGONIE 

« Ce ne peut être ici, fais-je remarquer à Don 
Eduardo, car les Indiens ont pour coutume de 
toujours recouvrir de cailloux et de rocs les sépul- 
tures de leurs morts. 

— C'est vrai, répond mon guide, excepté quand 
ces sépultures sont situées près du rancho d*un 
blanc. Les Indiens s'efforcent toujours, en pareil cas, 
de rendre la tombe de leur mort invisible, car ils 
craignent qu'un sorcier chrétien ne jette un sort à 
leur frère dans sa dernière demeure. » 

Les Indiens sont aussi naïfs que les autruches. 

Nous commençons les fouilles. La lune qui s'est 
levée nous éclaire. C'est lugubre et Don Eduardo 
qui est aussi superstitieux qu'un Araucan ne semble 
pas très rassuré . Il jette de temps en temps un regard 
inquiet sur la plaine et du revers de sa manche, 
il essuie la sueur qui ruisselle sur son visage. 

(( Drôle de travail, » murmure-t-iL 

Je fais semblant de ne pas remarquer son trouble 
et aidé de mes gauchos je creuse avec ardeur. 
La terre est dure à remuer car elle a été piétinée 
et on a jeté dans la tombe des cailloux et des 
lattes de bois. 

Enfin, après une demi-heure d'efforts, nous décou- 
vrons une grande peau de cheval décorée de façon 
bizarre. 



CUISINE MACABRE 189 

C'est le linceul du géant. 

• Nous tirons cette peau avec précautions. Elle 
s'entr' ouvre et nous apercevons alors une figure 
hideusement boursouflée. Le cadavre de l'Indien 
est enveloppé dans un quillango * et un manteau 
de femme. Il est légèrement couché sur le côté, 
les jambes repliées sur le ventre, la tête tournée 
du côté de l'aurore. Une odeur insupportable se 
répand dans Tair. 

J'allais demander à Don Eduardo de m'aider 
à retirer le cadavre de son tombeau quand j'aper- 
çois mon guide qui s'en va à travers la prairie en 
se tenant la tête à deux mains. Pourvu que mes 
autres gauchos ne m'abandonnent pas eux aussi ! 
J'empoigne le mort par un pied et j'essaye de le 
tirer à moi. 

Impossible ! 

Don Secundo veut bien m'aider, ainsi que Juan, 
et à nous trois nous parvenons à soulever le corps 
de l'Indien que nous étendons sur l'herbe. 

J'examine le cadavre. Je le mesure, il a un mètre 
q uatre-vingt- dix-huit . 

Mais que vais-je faire de ce débris humain ? 

Je ne puis l'emporter sous ma tente, les Indiens 

i. Le quillango est un manteau composé de 13 peaux de 
guanacos ; c'est le « wuaralka ». 



190' VOYAGE EN PATAGONIË 

m'écharperaient. Je prends alors un parti héroïque, 
et, tirant mon couteau, je me mets à disséquer le 
géant. 

Je suis très inexpérimenté en anatomie ; aussi je 
passe un temps infini à ce travail de dépeçage ; 
avec des difficultés inouïes je sectionne tous les 
membres; je désarticule les côtes et les vertèbres 
et j'enlève les parties les plus charnues... Un mo- 
ment je me fais horreur. 

J'ai lu dans le temps l'histoire du sergent Ber- 
trand, le déterreur de cadavres, et il me semble 
que je suis en ce moment le Bertrand de la Pampa. 
Mais ce sont là des folies ; j'ai pour moi une 
excuse, que diable ! car je rapporterai en France un 
beau spécimen de la race Indienne. Qu'importe 
après tout que ce Tehuelche dorme en Patagonie 
dans un trou ou au Muséum sous une vitrine. 

Je rassemble les ossements et avec l'aide de Don 
Secundo je les rapporte à ma tente après avoir 
chargé mon fidèle Juan de rejeter les chairs dans 
la tombe. 

Pauvre Juan, je l'ai soumis parfois à de bien 
rudes épreuves, mais j'avoue que celle-là est par 
trop forte et il lui faut tout l'attachement qu'il m'a 
voué pour coQtinuer jusqu'au bout cette répugnante 
besogne. 



CUISINE MACABRE 191 

J*ai fini pour aujourd'hui. Je change d'habits et 
me débarbouille à grande eau, mais j'ai beau me 
laver les mains, je ne peux me débarrasser de 
l'odeur infecte qu'elles exhalent. 

Le soir, il m'est impossible de prendre aucun 
aliment et mes gauchos eux-mêmes, malgré leur 
appétit féroce, ne mangent que du bout des dents. 
Ils ont l'air accablé et se regardent sournoisement 
entre eux comme des malfaiteurs qui se reproche- 
raient un mauvais coup. 

Don Secundo est plus gai. Il avoue cependant 
que s'il fallait recommencer une exhumation de ce 
genre, il aimerait mieux ajBfronter le supplice du 
« garrot ». 

14 Décembre. — Dans une grande marmite de 
campement pleine d'eau bouillante qui me rap- 
pelle la marmite de Glamart, je mets les membres 
. du géant auxquels adhèrent encore des chairs 
en putréfaction. Gomme la marmite est très petite, 
je ne puis faire cuire qu'un morceau à la fois. 

Quand un os est complètement nettoyé, je le rem- 
place par un autre et ainsi de suite. 

La nuit est déjà venue et mon squelette n'est pas 
encore complet. Il reste la tête. 

Ah ! je ne conseille pas à messieurs les assassins 
de faire bouillir une tête dans une marmite pour 



192 VOYAGE E^ PAT AGONIE 

anéantir la trace de leur crime. Ils seraient infail- 
liblement trahis par Todeur de ce macabre pot-au- 
feu et la police les aurait découverts avant qu'ils 
aient achevé leur travail. 

Enfin la tête est débarrassée de ses chairs. 

Je jette Teau qui a servi à la cuisson, une eau 
grasse et puante dans laquelle nagent des détritus 
humains et après avoir essuyé les ossements un 
à un, je me jette sur mon lit harassé, moulu et je 
m'assoupis, avec, quand même, un remords au fond 
de l'âme. 

On ne dépèce pas un homme sans éprouver qu el 
que émotion ! 

15 Décembre. — Je vais profiter de l'absence 
des indigènes pour aller visiter les lacs Golhué- 
Huapi et Munsters situés à vingt-cinq lieues de 
Ghoiquenilahué. La Pampa située entre ces deux 
lacs a été dans les temps reculés un Paradero 
(campement) très important des anciens Tehuel- 
ches. Aucun naturaliste, à l'exception de l'Anglais 
Munsters, n'a encore pénétré dans cette région 
défendue par de hauts plateaux. 

Pour se rendre aux lacs il est impossible, à 
moins de faire un détour immense, d'employer une 
charrette. J'utiliserai donc mes mules comme ani- 
maux de charge. 




EN CHASSE 193 

Don Eduardo doit me prêter des harnachements 
auxquels je pourrai assujettir des caisses de bois 
que j'espère remplir d^intéressantes collections. 

Cependant, il me faut attendre quelques jours 
avant de me mettre en route, car Tun des gauchos 
de Don Eduardo a emporté tous les harnachements. 

J'occupe mes loisirs à chasser et à préparer pour 
le Muséum les peaux de mes victimes. ^ 

Le gibier est assez varié dans la contrée. Outre 
les grands animaux, guanacos, autruches, huemules 
(grands cerfs), renards et pumas, je découvre du 
gibier de toutes sortes. Je fais de véritables héca- 
tombes de canards aux plumages multicolores, 
d'outardes, de perdrix et de tinamous. Dans de 
grands marais formés par le Genua et TApulé, je 
tue des flamants et des cigognes. Dans Tarroyo 
Apulé abondent les loutres et je parviens à m'en 
procurer une collection. J'ai aussi la chance 
d'abattre quelques hurons dont l'un d'une espèce 
rare vient heureusement compléter les collections 
du Muséum. 

Un jour, je vais rendre visite à la vieille Tho- 
massin qui me regarde d'un œil courroucé depuis 
que j'ai soumis son paysano à la cuisine macabre 
que l'on sait. Tout d'abord on me reçoit très 
froidement, mais la cana a vite fait fondre le gla- 

14 



194 VOYAGE EN PAT AGONIE 

cier qui s'élève entre la vieille Indienne et moi. 
-^ Quelle heureuse invention que l'alcool pour un 
explorateur ! — Quand elle a bien bu, e]le me 
prend les mains et me dit : 

« Je ne t'en veux plus, tu es bon. 

— Vraiment ? 

— Oui, très bon et tu me plais. » 

Allons, tout va bien. Je demande alors à la 
vieille si elle veut me donner sa nièce Maria pour 
femme. Et j'ajoute : 

« Je te donnerai en échange deux juments. » 

Mais l'Indienne fait signe que non. 

« Je te donnerai trois juments. 

— Non, répond la vieille. 

— Je t'en donnerai quatre. » 

Alors elle réfléchit. Dans ses yeux passe un éclair 
de convoitise, puis tout à coup elle me prend le 
bras. 

« Quatre juments, dis-tu, c'est cher, très cher. 
Pourquoi ne m'épouserais-tu pas? Je coûte moins 
cher que Maria et je suis encore machacha (fille 
jeune et ardente, veut-elle exprimer en mauvais 
espagnol).» 

Je me mets à rire aux éclats pendant que Juan, 
prenant au sérieux les paroles de l'Indienne, l'apos- 
trophe en ces termes : 



MON PROJET DE MARIAGE 195 

« Tu n'es pas honteuse, à ton âge, viega asque- 
rosa y piojosa (vieille femme repoussante et pouil- 
leuse), de faire de semblables propositions à un 
jeune homme ! > 

Sur ces mots nous quittons la tente, au grand 
désappointement de Tlndienne, qui croit qu'elle 
vient par ses propositions bizarres de manquer une 
bonne affaire. 

Le 19 Décembre, je quitte Ghoiquenilahué accom- 
pagné de mes deux gauchos Juan et Garcia et 
j'emmène avec moi six mules chargées de caisses. 
Don Eduardo nous indique la route que nous 
devons suivre pour nous rendre aux grands lacs. 
Nous nous dirigeons vers le Sud-Est et le soir 
nous campons auprès d'une lagune située à huit 
lieues de Ghoiquenilahué. 

Botello nous a donné de la viande pour trois 
ou quatre jours; quelques tatous dont nous nous 
emparons dans l'après-midi viennent corser notre 
repas. 

20 Décembre. — Nous nous remettons en route 
au milieu de sierras abruptes; les Indiens eux- 
mêmes évitent de s'aventurer dans cette partie 
de la montagne où leurs chevaux s'estropieraient. 
Fort heureusement, nous n'avons avec nous que 
des mules. La corne de leurs pieds est très dure 



)9e VOYAGE EN PATÂGONIE 

et la pierre Toleanique sur laquelle nous marchons 

leur entame à peine les sabots. 

Au tournant d'une montagne de basalte, une 



UNE aËPULTDKE INDIOÈHB X Cl 

troupe de chevaus se sauve devant nous ; ils grim- 
pent les pentes les plus raides et leurs sabots, 
mordaat sur la pierre, provoquent des étincelles. 
Ce sont des cbevaux sauvages nés et élevés dans la 
sierra. Ces animaux, qui depuis des années se pro- 



EXCURSION AU LAC MUNSTERS 191 
créent en liberté, sont absolument imprenables; 
leur présence dans la contfée remonte à la première 



occupation des Espagnols ; échappés du campe- 
ment des conquérants, ils se sont multipliés à l'état 
libre et se sont constitué au milieu de ce rempart 
de montagnes un asile inviolable. 
La journée avance et nous avons beau inspee- 



198 VOYAGE EN PATAGONIE 

ter rhorizon, nous ne voyons dans le lointain se 
dessiner le profil d'aucun Ijic; je consulte ma bous- 
sole : sans nous en apercevoir, nous nous sommes 
éloignés de notre direction primitive; nous mar- 
chons beaucoup trop au Nord ; je rectifie la 
direction et au' bout d'une heure nous décou- 
vrons au loin la première pointe du lac Muns- 
ters ; nous établissons notre campement noc- 
turne sur le versant d'une colline surplombant 
le lac. A. côté de nous une source alimente un ruis- 
seau qui descend en cascade dans la vallée. 

21 Décembre. — Nous avons franchi la première 
pointe du lac Munsters, et nous entrons dans un 
vallon boisé. Une chaîne de collines nous cache le 
lac Golhué-Huapi. Heureusement un défilé s'offre 
à nous. Nous nous y engageons et bientôt à nos 
pieds s'étend une immense nappe d'eau entourée de 
roseaux : c'est le lac lui-même. 

Des bandes de maras se sauvent à notre appro- 
che et sur le sommet des montagnes les guanacos 
nous regardent curieusement. Nous sommes peut- 
être les premiers êtres humains qu'ils voient. 

Une série de monticules descendent des som- 
mets et viennent mourir au fond du vallon. On 
retrouve là d'anciens vestiges d'habitation. A nos 
pieds, des fragments d'obsidiane travaillés, des 



UN PARADERO INDIGÈNE 199 

i 

pointes de flèches, des couteaux de silex jonchent 
le sol. Nous sommes dans un des campements 
de prédilection des Indiens du premier âge. Par- 
tout des sépultures que l'on reconnaît à de 
grandes accumulations de pierres. Plus la famille 
de rindien mort était nombreuse, plus grand 
était le nombre des cailloux sous lesquels repo- 
sait la dépouille funèbre. Chaque indigène, en effet, 
était tenu d'apporter sa pierre sur la sépulture 
pour honorer la mémoire du défunt. Chaque tombe 
fait face au soleil levant; elle a vue aussi sur l'eau. 

Comme je demandais un jour à un Indien la 
raison de cette coutume, il me répondit : 

« Nous ne voulons pas que nos morts aient 
à souffrir de cette privation si terrible qui nous 
torture dans nos courses à travers le désert : le 
manque d'eau. C'est pourquoi nous les enterrons 
toujours à proximité d'une source, d'une rivière ou 
d'une lagune. » 

Dans la plupart des sépultures de Colhué, je 
rencontre des ossements de maras brisés inten- 
tionnellement. Ces débris étaient jetés dans la 
tombe où ils devaient servir de nourriture au mort. 

J'aurai d'ailleurs l'occasion de revenir sur la 
croyance des Indiens en une vie future et matérielle. 

24 Décembre. — Après une nuit terrible coupée 



200 VOYAGE EN PATAGONIE 

* 

de grêle et d'averses, nous nous rendons au Sud- 
Ouest du lac Golhué, non sans avoir eu soin d'en- 
terrer les collections recueillies pour les reprendre 
à notre retour. 

Nous allons camper dans une verdoyante 
pampa, immense boucle formée par le Golhué, 
le Munsters et le rio Senguer. Je continue mes 
fouilles dans les collines environnantes, mais le 
pampero souffle avec une telle violence que je 
suis obligé d'interrompre mes recherches. Il m'est 
impossible de me tenir debout. Je dois marcher 
en rampant. Au loin, je vois une bande d'autruches 
qui se débattent en vain contre ce vent furieux 
qui les saisit, les enlève de terre et les fait tour- 
noyer comme des feuillea mortes. La tempête 
gronde sur le lac Munsters ; on dirait une mer 
en courroux. Le lac Golhué, au contraire, est très 
calme. G'est d'ailleurs une immense lagune qui 
se dessèche de jour en jour. Les Indiens croient 
qu'il existe dans le fond de ce lac un esprit qui 
absorbe journellement l'eau qui vient s'y jeter. 



# 



CHAPITRE XV 

EN MARCHE POUR LA. COLONIE DU CHUBUT. — LA CONSTRUCTION d'uNE 
ROUTE EN PATAGONIE. — EL VALLE DE LOS MARTIROS. — UNE 
COLONIE PROSPÈRE. — RETOUR A CHOIQUENILAHUÉ . — UN RECORD 

DE VITESSE. 

LE 2 Janvier. — Nous sommes de retour à 
Ghoiquenilahué. Mes collections ont augmenté 
considérablement. Aussi je me décide à accompa- 
gner don Eduardo Botello à la colonie du Chubut 
pour y laisser toutes mes caisses. Botello doit 
partir dans trois jours pour renouveler ses pro- 
visions, qui commencent à faire défaut. 

5 Janvier. — ^ Il fait une chaleur étouffante, 
une chaleur lourde qui anéantit, qui tue, et pour 
comble de malheur une nuée de moustiques s'est 
abattue dans la pampa. Des tourbillons d'insectes . 
voltigent devant les toi dos. 

Vers six heures du soir, quand le soleil est 
devenu moins vif, je me mets en marche avec don 



202 VOYAGE EN PAT AGONIE 

Eduardo Botello et mon gaucho Garcia. Nous 
emmenons avec nous deux yëhîcules : une char- 
rette et une sorte de large wagon. Cette dernière 
voiture a la forme d'une roulotte très basse, sans 
toiture, montée sur quatre roues, deux petites à 
l'avant et deux grandes à l'arrière. C'est le seul 
attelage vraiment pratique dans ces déserts où les 
chemins n'existent qu'à l'état rudimentaire. 

La façon dont on construit une route en Pata- 
gonie est assez curieuse. Je fus, je me souviens, 
très étonné quand de simples gauchos ayant pour 
toute fortune une carriole .et quelques chevaux me 
dirent qu'ils venaient de faire une route de cinq 
cents kilomètres. Je me renseignai sur le prix que 
ce travail gigantesque avait pu coûter au gouver- 
nement, et grande fut ma stupéfaction quand les 
gauchos me répondirent que c'étaient eux qui sans 
la moindre subvention avait accompli ce dur labeur. 

« Vous ne savez donc pas, me dirent-ils, 
comment on fait une route ? 

— Chez moi, leur répondis-je, c'est très com- 
pliqué. On dresse des plans, on consulte des ingé- 
nieurs qui font des devis, des tracés, etc. On 
jalonne, on nivelle, on empierre, on terrasse, on 
tasse. De plus, on adoucit les pentes et on a J^e 
soin d'observer une certaine courbe qui permet 



LES ROUTES DE PATAGONIE 203 

aux eaux de se répandre de côté et d'autre. Gela 
demande beaucoup de temps, de travail et surtout 
d'argent. > 

Mes gauchos éclatèrent de rire. 

« Chez nous, me dirent-ils, voilà comment 
on construit une route: On attelle une charrette 
et on s'en va droit devant soi à travers des terrains 
encore vierges. La trace que laissent les roues 
indique le chemin. Si l'itinéraire est reconnu 
pratique, c'est-à-dire pas trop accidenté, si l'on y 
rencontre à des distances raisonnables de l'eau et 
du foin pour les animaux, d'autres personnes le 
suivent. Toutes les caravanes passent par ce 
chemin et l'on obtient bien vite une route aussi 
belle que celles que vous avez vues aux environs de 
Buenos-Ayres. » 

Moi aussi, j'avais construit des routes en Pata- 
gonie et je ne m'en doutais pas ! 

Nous voilà donc partis, Botello, Garcia et 
moi, pour la colonie de Ghubut. Garcia conduit 
la charrette, Botello et moi suivons. Nous aurons 
quinze jours de marche avant d'arriver à la mer. 

6 Janvier. — Nous nous réveillons harassés, 
moulus et nous avons une longue étape à accom 
plir. Nous avons campé sur les bords du Rio 



204 VOYAGE EN PAT AGONIE 

Genua et toute la nuit j*ai été tourmenté par les 
moustiques patagons. Terribles et impitoyables, 
ces moustiques ! Us s'abattent sur vous par cen- 
taines et vous font endurer un supplice terrible 
auprès duquel celui que vous infligent les pu^aises 
pourrait presque passer pour une récréation. 

8 Janvier. — Nous poursuivons notre marche 
vers le Nord-Est, par des chemins abrupts et 
rocailleux. Il nous faut à chaque instant pousser 
nos chariots, que nos mules tirent à plein collier. 
C'est ainsi que nous allons voyager pendant près 
de six cents kilomètres. Nous attendions des mules 
et des chevaux de renfort qui devaient nous arriver 
de Ghoiquenilahué, mais on nous a sans doute 
oubliés. Nous serons obligés d'accomplir tout le 
trajet avec les mêmes animaux ; il nous faut donc 
les ménager. Nous suivons, pour nous rendre à la 
colonie, une route nouvellement faite à la manière 
de celles dont j'ai parlé plus haut. Elle n'est pas 
encore très aplanie. A certains points, elle est très 
dangereuse, car d'énormes rochers avancent au- 
dessus de nos têtes leurs cimes menaçantes ! Par 
d'autres routes, les étapes sont plus longues, car il 
faut contourner les montagnes, l'eau est rare, mais 
on n'a pas à craindre les éboulements de rocs. Enfin ! 



I EL VALLE DE LOS MARTIROS 205 

I 

14 Janvier. — Nous remontons au Nord pour 
rencontrer le Rio Ghubut ; cette dernière partie de 
la route a quelque chose de terrible et d'impres- 
sionnant : partout des rochers, [des fossés, des 
pentes tellement rapides qu'on éprouve en les des- 
cendant une sorte de vertige. Le chariot est cahoté 
de droite et de gauche; parfois il descend avec 
une rapidité désordonnée ; fort heureusement des 
rocs amoncelés sur le sol servent de frein et arrê- 
tent rénorme voiture dans sa course folle. 

C'est, on le voit, un voyage peu agréable et 
je ne conseillerais pas à nos « chauffeurs » pari- 
siens de se servir des freins patagons. Enfin, à 
un tournant, nous rencontrons la reposante verdure 
que nous avions déjà admirée dans le Nord, du 
côté de Fofocahual. Des saules d'un vert tendre 
ombragent les rives du Rio Ghubut. et je me 
réjouis comme un enfant à l'idée d'aller faire une 
sieste bien gagnée sous ce feuillage tentateur. 

Le point où nous venons d'aboutir s'appelle 
el Valle de los Martiros (Vallée des Martyrs). 

Cette contrée a été, il y a une quinzaine d'an- 
nées, le théâtre d'un drame horrible que les habi- 
tants de la Patagonie ne se rappellent jamais sans 
un frisson d'épouvante. 

Quatre Gallois de la colonie du Ghubut s'étaient 



206 VOYAGE EN PAT AGONIE 

rendus aux Cordillères dans le but d'y rechercher 
des terrains propres à l'installation d'un établis- 
sement agricole. 

Un cacique indien, dont malheureusement on 
ne put jamais savoir le nom, mais qu'on soup- 
çonne fort être Saîhuéqué le bon Indien paci- 
fique, fit demander aux voyageurs de se rendre à 
son campement. Pris de peur, les Gallois, au lieu 
d'accéder à l'invitation du Peau-Rouge, reprirent 
rapidement le chemin de la colonie. Ils venaient 
d'arriver dans la vallée à laquelle ils devaient, 
les malheureux, donner leur nom et ils se croyaient 
à l'abri de toutes poursuites. Ils marchaient allè- 
grement, ayant déposé sur les mules leurs armes 
désormais inutiles quand tout à coup, au détour 
d'une sierra, une bande de vingt Indiens se présenta 
devant eux et les captura. Un seul des Gallois par- 
vint à s'enfuir, grâce à la vigueur et à la rapidité 
de sa monture. Il apporta, après deux jours d'une 
course effrénée, la fatale nouvelle à ses amis. 

Aussitôt le commissaire du gouvernement 
partit pour la vallée escorté de troupes de la police. 
Lorsqu'il fut arrivé à l'endroit où le guet-apens 
s'était produit, un horrible spectacle s'offrit à ses 
yeux. Les trois blancs gisaient inanimés; leurs 
membres épars jonchaient le sol. Us avaient été 



EL VALLE DE LOS MARTIROS 207 

martyrisés avec un raffinement de sauvagerie in- 
croyable. On leur avait coupé le nez et les oreilles, 
arraché les yeux. Les bras, les jambes, les pieds, 
les mains avaient été sectionnés. 

Le commissaire du gouvernement rendit les 
derniers devoirs à ces humbles colons et les fit ense- 
velir dans ce coin encore rouge de leur sang. Une 
modeste croix de bois grossièrement fabriquée 
indique seule au voyageur que là s'est déroulé un 
drame. Une croix dans le désert a quelque chose 
de lugubre, car elle rappelle ordinairement un 
épouvantable malheur. 

Le commissaire du gouvernement se mit à la 
poursuite des criminels ; il les suivit à la trace 
jusqu'aux Cordillères de la Manzana, où s'éle- 
vaient les toldos de Saïhuéqué. Une enquête 
fut ouverte; des perquisitions eurent lieu qui ne 
donnèrent aucun résultat; Les soupçons permirent 
un moment de croire que l'on était sur la trace des 
coupables, mais le chef araucan — si c'était lui 
l'instigateur de cet assassinat — avait pris ses 
précautions. On ne trouva aucune preuve et l'abo- 
minable forfait resta impuni. 

16 Janvier. — Après nous être reposés sur les 
bords du fieuve, nous nous mettons en marche au 



208 VOYAGE EN PAT AGONIE 

coucher du sol^l et nous nous enfonçons dans les 
rochers. Pendant les deux premières lieues, nous 
voyageons dans un vallon des plus accidentés où 
nous manquons cent fais de nous rompre le cou. 
Vers minuit nous faisons une halte et sur un petit 
monticule nous soupons de quelques gâteaux de 
farine trempés dans du thé. Puis nous continuons 
notre route. Le lendemain, quand nous arrivons 
sur les rives du Ghubnt, nos chevaux sont boiteux 
et la corne de leurs sabots est littéralement usée. 

17 Janvier. — Nous sommes maintenant en 
pleine canicule australe. On étouffe. Les rochers 
sont chauds comme des fours. 

18 Janvier. — Nous arrivons enfin à l'entrée 
du territoire concédé par la République Argen- 
tine à la colonie galloise. En ce point appelé Boca 
de la Sanga commence un immense canal qui 
s'amorce dans le Rio Ghubut et qui sur une lon- 
gueur de onze kilomètres irrigue deTOuestà TEst 
la colonie tout entière. A mesure que nous avançons, 
mon étonnement augmente. 

C'est l'époque de la moisson : des champs de 
blé s'étendent à perte de vue sur les deux rives 
du fleuve et forment un constraste frappant avec 



UNE COLONIE PROSPÈRE 209 

les solitudes que je quitte. Sur les hauts plateaux 
je n'avais rencontré que quelques arbustes rabou- 
gris et quelques autruches. 

Ici, au contraire, tout respire la vie et la 
richesse. Partout j'aperçois des habitations cou- 



vertes de tuiles, entourées d'un verger et d'arbres 
verdoyants. On se croirait en Touraine, J'ap- 
prends que ces coquettes maisons sont des fermes. 
J'en visite une au hasard et je suis tout étonné 
de la trouver si propre. Dès mon arrivée, une 
brave femme m'indique un si&ge et ensuite m'ap- 
porte une grosse miche de pain bis, du beurre et 
du thé aromatisé. Je me jette sur ce frugal repas 



210 VOYAGE EN PAT AGONIE 

avec avidité. Brave femme dont j'ignore le nom 

■ 

et que je ne reveprai probablement plus, je n'ou- 
blierai jamais votre pain bis et votre thé ! 

Quelques jours après nous traversons le premier 
village construit dans la colonie. On l'appelle 
Gaïman. C'est une sorte de bourg pittoresquement 
adossé au flanc delà colline, à deux pas du fleuve. 
Il n'y a qu'une seule rue dans Gaïman, rue assez 
large sur les côtés de laquelle s'alignent des 
magasins. Cent vingt habitants environ peuplent 
ce coin civilisé. Un peu plus loin des toits d'ar- 
doises pointent à l'horizon. C'est le village de 
Trelew. Là est le centre de toute l'activité de la 
colonie. On y voit un chemin de fer à voie étroite 
qui relie le Chubut à l'Atlantique. On y trouve 
aussi un télégraphe et... même un téléphone. Puis 
voici Rawson, autre village de trois cent soixante- 
dix habitants, bâti sur les deux rives du fleuve. 

Ces trois petites villes sont dotées de quelques 
monuments: églises, écoles, hôtels, bazars, etc.. 
Des routes carrossables les relient entre elles. 
Quand on songe aux difficultés qu'ont dû sur- 
monter les courageux colons qui ont édifié ces 
bourgs, on reste stupéfait. Tout est dû au labeur, 
^ la persévérance. Pay surcroît de malhçuy 1© 



RETOUR A CHOIQUENILAHUÉ 211 

gouvernement argentin se trouvait au moment où 
fut fondée cette colonie en guerre avec le 
Paraguay. Mais bientôt le commerce devint flo- 
rissant; les nouveaux habitants de ces terres 
inconnues avaient triomphé. Ils étaient maîtres 
du sol. 

26 Janvier. — Don Eduardo a terminé ses achats. 
Je laisse à la gare de Trelew toutes mes collections 
et nous repartons pour Ghoiquenilahué. Nos véhi- 
cules sont bourrés de marchandises et je me fais 
une petite place au milieu des sacs de biscuit. 

La veille au soir est partie pour la même direc- 
tion une mission envoyée par le musée de La 
Plata ; je la retrouverai sans doute au rio Senguer. 
Nous nous décidons à revenir, cette fois-ci, par 
Tancienne route et nous brûlons les étapes, Don 
Eduardo désireux d'écouler sa pacotille auprès des 
indigènes et moi d'étudier d'un peu près les Indiens 
Tehuelches qui maintenant doivent avoir repris 
leurs campements dans la vallée du Senguer. 
Nous apprenons en route que la mission argentine 
qui nous précédait à eu à ses chariots de graves 
accidents qui retardent sa marche et qu'elle est 
campée sur les bords du fleuve. La chaleur est 
toujours étouffante et nous avons hâte de quitter 



212 VOYAGE EN PATAGONIE 

les rives du Rio Ghubut pour être un peu débarrassé 
des insectes. 

2Février. — Nous sommes arrivés à Paso de los 
Indios ; un Italien y habite seul; son plus proche 
voisin est à deux cent trente kilomètres ; heureuse- 
ment son rancho est construit au bord du chemin 
par où passent les convois de chars qui se rendent au 
Teca et à la colonie Biez y seis de Octubre. Depuis 
trois jours nous n'avons à manger que du charqué; 
c'est en vain que nous voulons nous réapprovi- 
sionner : ritalien n'a pas le moindre morceau de 
viande ; demain il ira tuer une vache mais demain 
nous serons loin. Nous achetons un gros fro- 
mage qui pèse bien trois ou quatre kilogrammes. 
C'est toujours cela. Dans le désert on se con- 
tente de peu. 

5 Février. — La pluie tombe à torrents ; nous 
n'en continuons pas moins notre marche et durant 
tout le jour nous avalons des kilomètres, ne nous 
reposant que juste le temps nécessaire pour 
laisser souffler nos hètes. Nous ne sommes plus 
qu'à une journée de route de Ghoiquenilahué. 
Nous décidons de laisser manger les animaux 
pendant une couple d'heures et nous repartons, 



UN RECORD DE VITESSE 213 

voyageant toute la nuit sous une pluie battante. 
Quelques kilomètres encore et j'aurai rejoint mon 
quartier général. 

Au lever du soleil, nous débouchons dans la 
vallée du Senguer. Un grand nombre de tentos indi- 
gènes par groupes de trois ou quatre s'offrent à nos 
yeux; la femme de Don Eduardo, une indigène 
échangée à sa famille contre quelques vaches, 
paraît étonnée de nous voir déjà de retour, et de 
tous les toldos sortent des Indiens à l'air ahuri ; 
on ne nous attendait que quelques jours plus 
tard et notre présence matinale révolutionne les 
hôtes de la vallée. Nous avons marché avec une 
rapidité prodigieuse, puisque nous avons par- 
couru, en vingt-quatre heures, une distance de cent- 
vingt kilomètres, et avons accompli le parcours 
total de la colonie à Ghoiquenilahué, soit six cents 
kilomètres, en dix jours, traînant derrière nous 
deux voitures chargées. C'est un véritable record. 



# 



CHAPITRE XVI 

LA SÉPULTURE d'uN FILS DE CACIQUE. — CROYANCE DES INDIGÈNES 

A UNE VIE FUTURE. — CÉLÉBRATION DU HUECOUN-ROUKA. — COMMENT 

JE FUS ATTAQUÉ PAR UN INDIEN. — SPADASSIN TEHUELCHE. 

LE 6 Février. — Le gaucho de Botello est occupé 
à confectionner des appareils pour nos mules, 
mais ils ne seront prêts, paraît-il, que dans trois 
semaines. Fort heureusement, les occupations ne 
me manquent pas. J'étudie les Indiens et je me 
livre à des fouilles dans les environs. 

7 Février. — Un Chilien m'aborde au matin et 
me dit : 

« Je connais dans la vallée une sépulture curieuse, 
c'est celle du fils du cacique Lipitchoum. 

— Peux-tu m'y conduire ? 

— Gela dépend. Oui, si vous y mettez le prix. » 
Je lui offre une somme qu'il accepte. 

« Eh bien, me dit-il, je vais vous y mener, mais 
auparavant il faut que vous me promettiez de 
garder le secret. 



âl6 VOYAGÉ EN PATAGONIE 

— Certainement. 

— Oh ! mais il faut être plus afflrmatif . Pensez 
donc, si on savait que je vous ai conduit vers cette 
tombe, j e serais en butte aux représailles des Indiens . 

— Je te donne ma parole d'honneur que je ne 
dirai à personne le nom de celui qui m'a révélé 
cette, sépulture. 

— C'est bien, alors. » 

Nous partons, Juan et moi d'un côté, mon guide 
d'un autre, et nous nous rejoignons quand nous 
ne sommes plus en vue des tentes. 

Nous pénétrons dans un vallon aride au fond 
duquel nous apercevons des ossements qui blan- 
chissent au soleil. 

Je m'approche curieux, mais ce ne sont que les 
restes de quatre chevaux tués sur le sépulcre du 
fils du cacique. 

Nous commençons les fouilles. A environ un 
mètre de profondeur, nous trouvons des morceaux 
de bambou à demi pourris. En creusant encore 
nous découvrons un corps cousu dans un cuir 
de cheval peint et enveloppé d'étoffes bariolées. 
Nous ouvrons ce linceul étrange. Une odeur 
infecte nous prend à la gorge. 

A la tête du cadavre nous trouvons un seau oxy- 
dé qui a dû contenir des aliments et le squelette 



UNE SÉPULTURE DE CACIQUE 217 

d'un chien. Une bouteille d'eau de floride, un 
flacon d'huile parfumée se cassent sous nos pioches. 

Le fils de Lipitchoum a été enterré avec une 
pipe de bois à ses côtés, une boîte d'allumettes et 
même du tabac en tablettes. A son cou est attaché un 
collier fait de perles de verre et d'argent. Sa taille 
est serrée dans un ceinturon de même métal et sur 
l'une de ses cuisses brillent des boucles d'oreille, 
présent de quelque parente éplorée. Aux pieds, 
nous découvrons une bride et des étriers en argent 
massif; le mort tient dans la main droite ses 
boleadoras ; il a été enseveli complètement vêtu et 
son corps est recouvert d'une couche serrée de 
godets sphériques en argent et en cuivre. 

Je recueille à la hâte tous ces objets et, à la 
nuit tombante, je reprends avec Juan le chemin 
de mon campement. 

Le Chilien a déjà fui. 

Je suis content car j'ai pu recueillir quelques 
documents qui fixent de façon irréfutable les 
croyances des Indiens à une vie future matérielle. 
Les chevaux que j'ai trouvés égorgés sur la tombe 
m'intriguaient ; depuis j'ai su pourquoi les Pata- 
gons immolent des bêtes sur les sépultures de leurs 
parents. C'est afin que le mort, lorsqu'il ressus- 
citera, puisse s'élancer rapidement dans les pro- 



218 VOYAGE EN PATAGONIE 

fondeurs des Cordillères, le Paradis présumé des 
Indiens. 

9 Février. — C'est fête aujourd'hui au campe- 
ment de Choiquenilahué. On y célèbre le ^M^cown- 
Rouka, la grande réjouissance profane des indi- 
gènes de la Patagonie. 

La ôlle de l'Indien Mangekeké a atteint l'âge 
de puberté et c'est l'habitude de célébrer joyeuse- 
ment les premières manifestations de la.nubilité 
chez la femme. Dès que le soleil paraît, les Indien- 
nes revêtent leurs plus beaux cappams *, se parent 
de tous leurs bijoux et se mettent à chanter la 
figure tournée vers l'aurore. 

Oh ! ces chants bizarres ! combien ils sont im- 
pressionnants malgré leur incohérence et leur 
naïveté. Parfois les voix s'élèvent et ce sont alors 
des accents étranges, saccadés que domine une 
note aiguë, toujours la même, monotone et triste 
comme le coassement du crapaud. Tantôt elles 
vont s'éteignant en des murmures qui ressemblent 
à la plainte du vent dans les roseaux. Puis les 
chants terminés, on commence à monter la tente 
de gala, le < rouka ), devant laquelle se réuniront 
vers midi les invités de Mangekeké. 

1. Vêtement indigène des femmes. 



LE HVECOUN-ftOVKA . 219 

L'Indien qui offre la fête possède trois tentes; 
c'est dans l'espace compris entre deux de ces 
tentes que s'élève le rouka. Et ce n'est pas, 
croyez-le, une petite affaire que de l'installer. 
'Aussi, il faut voir avec quel soin, quelle adresse 



les Indiens procèdent. Ils dressent d'abord une 
immense carcasse de bois faite de traverses soli- 
dement ajustées à l'aide de cordelettes et déban- 
des de cuir, puis ils déploient une énorme pièce 
de tissu bariolé qu'ils axent aux montants. Le 
morceau d'étoffe forme toit et retombe sur les 

C6té8. 



220 VOYAGE EN PATAGONIE 

Les femmes s'ingénient alors à draper les plis 
de ce vélum. Par ci, par là, elles piquent un 
morceau de tartan nuancé ; avec des torsades et 
des tresses elles relèvent les pans du rouka et 
ornent l'entrée de fleurs que les enfants sont allés 
cueillir dans la pampa. Elles placent ensuite sur 
les côtés de la tente des ornements de métal et des 
grelots de cuivre que la brise agite et fsiit tinter 
doucement. On dirait un bruit lointain de cloches. 

La tente préparée, hommes, femmes et enfaats 
en font le tour en chantant afin d'écarter le mau- 
vais sort de la nouvelle demeure et aussi pour 
appeler les faveurs de la Divinité sur la jeune 
vierge en l'honneur de laquelle on va célébrer le 
Huecoun-Rouka . 

Puis on revient à la tente dans un coin de 
laquelle on installe une sorte de petit autel hermé- 
tiquement clos. C'est là que, durant trois jours, 
va être enfermée mademoiselle Mangekéké. Pen- 
dant que les Indiens mangeront et danseront, la 
jeune fille sera gardée à vue dans le rouka, par 
quatre vieilles femmes. 

Enfin, tous les préparatifs achevés, les hommes 
sautent à cheval et se lancent dans la Pampa. 

Ils vont chercher le déjeuner qui se composera 
de juments et de vaches prises au lasso. 



LE HUECOUN- nOUKA 221 

A peine capturées les malheureuses bëtes sont 
égorgées avec des couteaux, dépecées et débi- 
tées en morceaux. 

Bientôt, dans la plaine, il traîne partout de la 



viande, des viscères et des membres, des têtes 
encore frémissantes aux yeux entr'ouverts. 

C'est là un spectacle écœurant, mais ce qui est 
plus écœurant encore, c'est de voir tes Indiens 
se jeter sur ces morceaux pantelants qu'ils man- 
gent sur place. 

Puis peu à peu à travers la Pampa c'est une 
longue théorie d'indiens à cheval que suivent des 
femmes, des enfants. 



222 VOYAGE EN PATAGONIE 

Tout ce monde a endossé ses habits de fête. 

Ce sont les invités de Mangekéké qui arrivent. 

Les hommes portent des manteaux aux couleurs 
éclatantes ; les femmes ont la tête serrée dans des 
foulards de soie sous lesquels leurs cheveux flot- 
tent épars, pleins de clairs reflets ; leurs jupes 
voletantes aux tons changeants scintillent au soleil. 
Quant aux enfants, ils sont à demi nus. Assis au 
seuil de ma tente, j'observe curieusement ce défllé 
lorsque je vois apparaître le vieux Mangekéké. 

Arrivé à dix pas de moi il s'arrête et me dit : 

€ Nous célébrons aujourd'hui le Huecoun- 
Rouka ; veux-tu être des nôtres ? » 

Je devine pourquoi Mangekéké m'invite. Il sait 
que j'ai sous ma tente une réserve d'alcool et il 
compte sur moi pour griser ses invités. 

Je le soupçonne même d'avoir, le vieux malin, 
avancé de quelques jours, ou peut-être même de 
quelques mois la date de puberté de sa fllle pour 
profiter de mes liqueurs. 

Mais je ne me fais pas prier ; d'ailleurs je suis 
curieux de voir de près la fête qui se prépare. 

Un quart d'heure après j'arrive aux toldos 
précédé d'une « dame-jeanne » d'alcool que por- 
tent mes gauchos. Inutile de dire que je suis 
accueilli avec des transports de joie. 



LE lIUECOVN-nOUKA Ï23 

Les Indiens m'embrassentles mains, les genoux, 

les pieds. 
Mangekéké lui-même me saute au cou et me 

serre à m'étoufler. 
L'effervescence calmée, nous nous mettons à 



table. Quand je dis A table, c'est une façon de 
parler : les Indiens s'étendent à terre, penchés sur 
le côté et à un signal donné plongent tous ensem- 
ble leurs mains sales dans une marmite fumante 
où nagent des morceaux de viande de jumeut. 
Quant à moi, je suis assis sur une espèce de sofa 



224 VOYAGE EN PATAGONIE 

à côté de Mangekéké dont la, tenue est des plus 
incorrectes. Il a le ventre à Tair et les pieds à la 
hauteur de ma figure. Il mange comme un enfant 
mal élevé et se barbouille de graisse, à tel point 
que je crois un moment qu'il s'est frotté le visage 
avec de la vaseline. 

Ah ! il faut avoir le cœur solide pour assister - à 
un festin indigène. Et le déjeuner se prolonge! 
Depuis deux heures les Indiens mangent sans 
s'arrêter. 

Les morceaux de vache et de jument disparais- 
sent en un clin d'oeil dans les estomacs. Mangekéké 
qui m'avait laissé tranquille un moment tient à 
toute force à me faire une politesse. Il veut que 
je goûte â une côtelette dans laquelle il a déjà 
mordu. Je résiste avec énergie et lui fais com- 
prendre que je n'ai plus faim. 

Gela paraît le surprendre. 

« Les visages blancs, me dit-il, ne vivent 
jamais vieux, parce qu'ils ne mangent pas assQz. » 

Je ne veux pas le contrarier et j'approuve 
docilement ses rémarques sur les causes de la 
longévité. 

Mais ce festin ne va donc pas finir ? 

Ah ! je vois quelques Indiens qui se lèvent. 
Mangekéké lui-même se dresse péniblement sur 



LE HUECOUN-ROUKA 227 

ses grosses jambes et me prend le bras pour pas- 
ser au salon... c'est-à-dire à la pampa. 

Devant la tente, des feux sont allumés à côté 
de ma « dame-jeanne » que Ton a posée sur un lit 
de fleurs. 

Le rali commence à résonner. 

Le bal s'ouvre. 

Les hommes par groupes de quatre tournent 
autour des flammes faisant des^ contorsions 
bizarres ; ils ont pour tout costume un caleçon 
qu'ils relèvent jusqu'aux hanches ; leur torse nu 
est peint en blanc ainsi que leurs jambes. Sur 
leur tête s'agite une sorte de casque fait de 
plumes d'autruche. Cette coiffure indigène est 
attachée derrière la tête à l'aide de foulards 
rouges et jaunes qui, passant sur le front et au- 
dessous du nez, forment un masque étrange. 

Ceux qui ne dansent pas sont étendus sur le 
sol, les deux mains soutenant la tête, l'œil fixe 
et hagard, abrutis par l'alcool qu'ils ont déjà bu. 
Un Indien fait un cavalier seul. Il saute, lève les 
jambes, agite les bras, s'accroupit, puis se redresse 
et retombe dans le feu qu'il piétine. Le rali accé- 
lère son agaçant ron-ron. 

Quatre nouveaux danseurs s'avancent en hur- 
lant coniHie dçs chiens ; ils tournent juscju'à cç 



f 




228 VOYAGE EN PAT AGONIE 

qu'ils tombent étourdis sur le sol. Pour les rani- 
mer on leur verse de la cafia dans la bouche, ce 
qui achève de les étourdir. 

Des clameurs s'élèvent de toutes parts. De cette 
foule ivre qui exhale une odeur acre sortent 
d'étranges gémissements dans une langue mysté- 
rieuse, chacun psalmodiant d'une voix pâteuse ou 
rythmant des litanies obscènes. 

Puis les cris se font entendre, plus violents, 
plus aigus ; des convulsions secouent les membres ; 
les faces sont défigurées par d'extatiques rictus. 
C'est ce que nous appelons le galop final. Bientôt 
tout ce monde roule à terre en râlant. 

Les vieilles Indiennes elles-mêmes, excitées par 
les libations, remplacent les danseurs assoupis et 
sautent dans le feu comme des sorcières. 

Tout en observant ce hideux spectacle et en sui- 
vant de l'œil les feux rouges que projettent les 
brasiers sur la pampa, je plains ces malheureux 
que la civilisation a dotés de l'alcool. Cependant 
je m'aperçois que quelques Indiens rôdent autour 
de moi d'une façon inquiétante. 

Un de mes gauchos s'approche et me dit tout 

bas: 

« Tenez-vous sur vos gardes. Ces gens-là sont 
ivres et par conséquent capables de tout. > 



jf 



SPADASSIN TEHUELCHE 229 

Le conseil est bon, car un Indien ruisselant de 
sueur s'approche de moi, menaçant. 

« Sais-tu, profère-t-il entre deux hoquets, que 
les Indiens n'aiment pas voir les blancs fouler le 
sol de leurs ancêtres ? » 

Je ne réponds pas. L'Indien reprend en faisant 
une atroce grimace : 

« Les blancs sont tous nos ennemis. » 

Je parviens avec beaucoup de peine à calmer 
cet ivrogne. Il vient alors s'asseoir à côté de moi 
et veut m'embrasser ; mais ses caresses sont faus- 
ses ; tout en me cajolant il cherche son couteau 
pour nie frapper. 

Fort heureusement deux femmes ont vu le 
geste et me préviennent. Je me lève et tends à 
l'Indien une gourde d'alcool. Il la vide d'un trait 
et tombe comme une masse. 

Je juge qu'il est prudent de me retirer. Je 
fais un signe à mes gauchos et me dirige vers 
mon campement. 

Chemin faisant, je croise un autre Peau-Rouge 
qui, plus civilisé, celui-là, me provoque en duel; 

« Tu as des carabines sous ta tente, me dit-il, 
va en chercher deux. Nous nous mettrons à vingt 
pas et celui qui tuera l'autre le fera cuire. » (Il avait 
eu connaissance sansdoute de ma cuisine macabre.) 



■n 



230 VOYAGE EN PAT AGONIE 

Je trouve les conditions trop dures et je fais des 
excuses à ce spadassin patagon en lui offrant un 
gobelet de caôa. 

Cette nuit-là je ne dormis que d'un œil. Je me 
tenais prêt en cas d'alerte à user de mes armes. 

Les Indiens qui avaient résisté à l'alcool conti- 
nuèrent à boire et à chanter jusqu'au jour. 

Le lendemain quand je soulève les rideaux de 
ma tente, la Pampa m'apparaît comme un vaste 
champ de bataille. 

Partout des corps nus, cuivrés, reluisent au 
soleil : hommes, femmes, enfants sont étendus sur 
l'herbe, affreux et rigides comme des cadavres. 

Peu à peu toutes ces masses inertes s'animent 
et la fête recommence plus ignoble et plus sau- 
vage encore. 

Il en est de même le jour suivant et au soir les 
chanteuses s'en retournent à cheval vers leurs 
tentes respectives, emportant sur leurs selles des 
quartiers entiers de juments et de vaches. C'est 
ainsi que Mangekéké paye les femelles peaux- 
rouges qui ont prêté le concours de leur gosier à 
la fête du Huecoun-Rouka. 

14 Février. — Sous la conduite d'un Indien 
pampa, je vais visiter un cimetière situé à envi- 



VISITE D-VN CIMETIÈRE 231 

ron huit lieuea de Choiquenilahué. Mais mon 
guide a des scrupules. Il faut que je lui fasse bien 
comprendre que les cimetières où il me conduit 



aËPDLTDRE irfliraÉNB AUX ENVIROKS de CIIDTQDEmLAHDÉ. — 



abritent les restes d'une race très ancienne et 
absolument différente de la sienne. 

L'homme cependant n'est pas rassuré et, n'était 
l'appât de la récompense promise, je crois qu'il 
me brûlerait la politease. 11 me désigne du doigt les 



232 VO\YAGE EN PAT AGONIE 

4 

sépultures en détournant la tète et, prenant aussi- 
tôt son élan, il disparait dans une anfractuosité 
de rocher. ^ 

Il a sans doute la peur des sorciers qui, suivant 
une légende araucane, viennent la nuit tirer par 
les pieds ceux qui ont aidé à commettre un sacri- 
lège. 

Moi qui n'en suis plus à un sacrilège près, je 
m'aventure au milieu des ossements et des pierres 
tombales. Quand je dis pierres tombales, j'entends 
désigner les cailloux qui recouvrent les nécropoles 
patagones. Je découvre bientôt une sépulture 
assez intéressante qui est surmontée d'une sorte 
de rancho construit de branchages entrelacés. A 
l'entrée de cette tente mortuaire se dresse une 
gaule à laquelle on avait dû attacher ancienne- 
ment un emblème ou un pavillon. 

Si curieuses que fussent mes fouilles elles ne 
l'étaient certes pas autant que la figure de l'Indien 
qui de loin me regardait profaner ces lieux sacrés. 
Un renard suivait aussi avec attention mes recher- 
ches ; posté à dix mètres de moi, le pauvre animal, 
d'une maigreur apocalyptique, me regardait 
creuser: de temps à autre, je déchargeais sur lui 
une balle de mon revolver ; mais cela ne l'inquié- 
tait guère ; il examinait au contraire avec intérêt 



VISITE D'UN CIMETIÈRE 233 

Tendroit où la balle avait frappé et se rapprochait 
un peu plus. Gela prouve deux choses, mon insigne 
maladresse ce jour-là, et la nature vraiment con- 
fiante des renards en Patagonie. 



# 



CHAPITRE XVII 

GARCIA ME QUITTE. — UNE NOUVELLE PREUVE DU DÉVOUEMENT DE 
JUAN. — GRANDE CHASSE INDIGÈNE. — UNE RÉCONCILIATION. 

LE 15 Février. — Je reviens à Ghoiquenilahué. 
Je fais mes préparatifs et nous nous mettons 
en route. Mais à peine avons-nous franchi le 
campement que nos mules effrayées disparaissent 
dans un galop furieux. Et elles portent les collec- 
tions, les appareils photographiques. J'appréhende 
un désastre. Fort heureusement nous parvenons à 
arrêter les hètes. Rien n'est endommagé. Je res- 
pire. Après plusieurs heures de marche nous arri- 
vons au plateau qui borde la vallée de Senguer 
quand j'aperçois six grandes tentes blanches qui 
s'élèvent dans la pampa. C'est un campement d'in- 
génieurs chargés de délimiter les bornes chilo- 
argentines. Nous faisons vite connaissance. Il y a 
parmi eux un Français, M.Moreteau. Il memontrp 
quelques nouveautés littéraires de Paris. Gela me 
change un peu des palabres des caciques. Depuis 



236 VOYAGE EN PATAGONIE 

plus d'un an, je n'avais lu un livre français. Quel 
n'est point mon étonnement de trouver au milieu 
de ces romans divers le livre d'un jeune, d'un de 
mes amis, Francis de Groisset, qpie j'avais quitté 
viveur à Paris et que je retrouve poète, mais non 
moins viveur si j'en juge d'après son œuvre. 

Ces sont les « Nuits de quinze ans >, nuits d'au- 
tant plus perverses que la vie d'ici est plus brutale 

et plus saine et jusqu'à une heure avancée de 

la nuit, nous conversons, Moreteau et moi. 

C'est si bon de retrouver un compatriote... à 
mille lieues de France ! 

Au réveil, mon gaucho Garcia vient me trouver. 

« Patron, me dit-il, je ne pourrai continuer le 
voyage avec vous. 

— La raison ? 

— Je tiens à ma peau et j'ai appris qu'un 
groupe de vingt-quatre indigènes a décidé de 
vous attendre sur les bords du rio Glaro (rivière 
Glaire) et de vous tuer avec votre escorte. 

— Vous êtes sûr de ce que vous avancez ? 

— Absolument sûr. 

— C'est bien. » 

Je lui règle son compte et m'en vais trouver 
Juan que je mets au courant de la situation. Juan 
réfléchit et hoche la tète d'un air inquiet. 



DÉVOUEMENT DE JUAN 237 

« Vous aussi, vous voulez me quitt6P,lui dis-je; 
c'est bien : je partirai seul. 

— Vous m'avez mal jugé, me répondit-il ; com- 
ment pouvez-Toue croire que je souge à vous 
abandonner au 
moment où 
TOUS courez 
peut-être un 
danger? Jevous 
suivrai partout 
et si vous devez 
être tué, je le 
serai avant 
vous. > 

Cette preuve 
de dévouement 
m'émeut jus- 
qu'aux larmes. 

Je prends les 
mains du brave 

garçon et le re- o*hua t.> ,.,„, ues cAwtuos. - 

meroie sincère- cassin pe highon. 

ment. Mais lui, sans paraître remarquer mon 
trouble, continue : 

« D'ailleurs qui vous dit que l'on en veut réel- 
lement à votre vie? Tout cela n'esl-il pas une 



238 VOYAGE EN PATAGONIE 

invention de Garcia ? Cet homme est très craintif 
et de plus il a une peur horrible des privations. Il 
aura inventé cette histoire pour nous quitter. Qu'il 
s'en aille, ce chien; moi je reste, et si nous som* 
mes attaqués, que diable, nous nous défendrons. 
Nous sommes des hommes, pas vrai ? » 

Et en disant cela, il jouait nonchalamment avec 
son couteau. 

« Merci, Juan. » , 

Et je me dirige vers ma tente, heureux et fier 
de cette nouvelle marque d'affection que mon fidèle 
gaucho me donne encore. 

Je commence à sommeiller quand un grand 
gaillard pénètre dans mon réduit. 

« J'ai appris, me dit-il, que votre guide Garcia 
vous a quitté. Voulez-vous m'engager? Je désire 
connaître le Sud. Je suis brave et ne crains pas la 
fatigue. }» 

Je l'examine. Il semble solide comme un roc et 
ses yeux ont les éclairs de l'acier. 

« Savez-vous, lui dis-je, qu'il n'est guère pru- 
dent de me suivre ? Les Indiens veulent m'assas- 
siner. 

— Vous assassiner ? Mais nous vous défen- 
drons! » 

Et il éleva eà l'siir un poinç formidable autour 



EN HOUTE POUR SAUTEN 239 

duquel étaient enroulées des bolea doras, armes 
terribles dans les mains de ce colosse. 

« C'est, bien, dis-je, je vous emmènerai. Nous 
partirons au commencement de mars. Venez me 
retrouver à ce moment. » 
y 

19 Février. — Au matin, accompagné de mon 
brave Juan, je me mets en route pour la vallée de 
Tarroyo Apulé, que j'ai Tintention d'explorer jus- 
qu'aux rochers de Sauten. 

La première nuit nous couchons sous la tente 
d'un vieux métis d'Indien et de blanc appelé Paolo 
Calchalpera, auquel j'ai eu l'occasion de donner, 
lors des dernières fêtes du Huecoun-Rouka, des mé- 
dicaments qui, parait-il, lui ont fait grand bien : il 
m'en est reconnaissant et me comble de prévenances . 
« Tu vas rester longtemps avec nous, me dit-il 
de cette voix caressante des Indiens auxquels on a 
su plaire. 

— Impossible en ce moment, mais dans quatre 
jours je reviendrai ici. 

— Bien sûr ? 

— Je te le promets. 

— C'est entendu alors. Surtout ne manque pas 
de revenir. J'organise bientôt un Trapumaî ^ 

\, Ifi Trapufnqi est i^ae grande cl)«^sse indienne. 



240 VOYAGE EN PAT AGONIE 

— Je serai des vôtres. 

— Je t'attendrai donc pour commencer la 
chasse. » 

20 Février. — Je quitte la tente de Paolo escorté 
d'un de ses cousins, un Patagon immense qui m'in- 
dique le chemin des rochers de Sauten. Là, je suis 
à mon affaire. Je suis au milieu de sépultures indi- 
gènes ; il y en a de tous côtés, à droite, à gauche, 
devant moi. Dans une des fouilles, je découvre un 
objet qui attire spécialement mon attention : c'est 
un berceau indien en bois de bambou orné de 
dessins. Au lieu d'être cintré comme le berceau 
actuel des Peaux- Rouges et de pouvoir se charger 
sur le dos d'un cheval, celui-ci est droit et très 
léger. Il a été fait sans doute pour être porté sur 
l'épaule. 

Au-dessus du berceau, je trouve les débris du 
squelette d'un enfant. Cette pièce, selon moi, doit 
remonter à l'époque où les Indiens, ignorant 
encore l'usage du cheval, cheminaient à pied de 
longs jours à travers la Pampa. Et je compare cette 
sépulture aux tombes rencontrées à Ghoiqueni- 
lahué. 

Ici un enfant est enterré avec son berceau ; là- 
bas, je trouvai avec la sépulture d'un homme, 



SÉPULTURES INDIENNES 241 

, des armes, des couteaux, du tabac et même les 
restes de ses obevaux favoris. Non seulement ce 
document nouveau confirme mon opinion dans la 
croyance des indigènes à une autre vie matérielle, 



mais aussi il me permet d'ajouter que, d'après la 
religion indienne, la nouvelle vie recommence à 
l'âge où s'est interrompue l'ancienne. C'est pour- 
voi l'enfant en bas âge sera enseveli avec son ber- 
ceau, l'bomme avec ses chevaux et ses boleadoras. 

24 Février. — C'est demain que doit avoir lieu le 



n 



242 VOYAGE EN PAT AGONIE 

trapumaï organisé par Galchalpera; je reprends 
donc le chemin de son campement pendant que 
Juan rentre à Ghoiquenilahué par une autre route; 
je marche déjà depuis plusieurs heures tout en 
rêvassant quand je débouche dans un grand vallon 
qui ressemble beaucoup à celui d'Apulé. J'inspecte 
au loin Thorizon et je n'aperçois aucune tolderia * . 
Je crois un moment m'ètre avancé trop loin et je 
reviens en arrière. Mais un étonnement mêlé d'in- 
quiétude m'envahit soudain. Une pampa immense 
s'ouvre devant moi, bordée d'un côté par des chaî- 
nes de montagnes et de l'autre par les pics neigeux 
des Cordillères. 

Où suis-je ? Il m'est impossible de m'orienter 
dans cette pampa uniforme où je n'ai aucun point 
de repère. Je marche durant toute la journée, à la 
grâce de Dieu. Quelquefois je crois avoir retrouvé 
mon chemin, mais bientôt je m'aperçois que je 
m'enfonce dans des régions inconnues. La situation 
devient grave. Je n'ai même pas une allumette 
pour faire des signaux. Harassé, moulu, je m'as- 
sieds sur un roc et je regarde devant moi, détail- 
lant chaque aspérité de terrain, chaque mamelon, 
jusqu'au moindre monticule. Soudain, je pousse un 
cri de joie. Je viens de reconnaître au loin deux 

1. Groupe de toi dos. 



UNE GRANDE CHASSE INDIENNE 243 

collines que Galchalpera m*a indiquées l'autre 
jour. Me voilà sau^é ! Je me lève et, sautant sur 
mon cheval, je le pousse au galop vers ce point. Je 
suis enfin dans ma route. Quelques heures après, 
j'arrive chez le vieux métis. Mon cheval est 
fourhu et j*ai une faim de loup. Cette petite aven- 
ture me rendra à l'avenir plus prudent. 

25 Février. — Galchalpera a tenu sa promesse et 
organisé la grande chasse dont il m'avait parlé. Je 
retrouve là mon vieil ami Mangekéké et les indi- 
gènes de Ghoiquenilahué. De tous côtés on ne 
voit que des chiens hlancs, noirs et roux. 

Galchalpera me prête un cheval — car le mien 
est hors de service — et, escorté de mes deux fidèles 
lévriers Lindo et Brasilera, je prends la tète du 
détachement. Je me figure être un Peau- Rouge 
et, les boleadoras en mains, je dois en avoir l'as- 
pect avec mes cheveux longs, mon foulard noué 
autour de la tète et mon chiripan. La troupe est 
nombreuse; nous sommes environ une quaran- 
taine. Nous partons chacun dans une direction 
différente et au bout de plusieurs kilomètres, 
nous convergeons tous vers un point central, 
poussant devant nous des bandes de lamas et 
d'autruches. Peu à peu, le cercle se rétrécit 



I«, 



244 VOYAGE EN PAT AGONIE 

et le gibier se trouve ainsi retenu prisonnier. 

Plus de cent autruches et autant de lamas se 
débattent dans un espace d'environ trois cents 
mètres. A un signal donné par Galchalpera, les 
Indiens, excitant les chiens de la voix, se lancent 
sur leur proie. Les malheureuses autruches, dans 
leur émoi, se jettent sur les lamas qui les culbu- 
tent. C'est une vraie cohue de gibier, au milieu de 
laquelle il n'y a qu'à frapper. Les boleadoras sif- 
flent et s'abattent avec un bruit mat sur les têtea, 
les flancs ou les croupes des bêtes. Les chiens riva- 
lisent avec leurs maîtres de férocité et de sauva- 
gerie terrible, et bientôt c'est une hécatombe. Le 
sol est rouge de sang. 

Quand le massacre est terminé, les Indiens met- 
tent pied à terre et dépècent leurs victimes avec une 
habileté et une prestesse que leur envieraient les 
bouchers européens. En un tour de main, ils enlè- 
vent la peau des guanacos, vident les autruches 
encore pantelantes, puis ils attachent à leurs selles 
ces sanglantes dépouilles. Avant de regagner le 
campement, on sert une petite collation qui ne 
manque pas d'originalité. 

Les Peaux-Rouges brisent les os de leurs vic- 
times, en enlèvent la moelle et l'avalent glouton- 
nement. Ceci n'est qu'une entrée. Quelques secon- 



REPAS APRÈS LA CHASSE 247 

des après, ils mélangent des poumons, des cœurs, 
des foies encore chauds, les coupent en morceaux 
et après les avoir saupoudrés de sel, en un clin 
d'œil les absorbent ; les carcasses encore fumantes 
servent de plats. C'est écœurant. On se croirait à 
un repas d'anthropophages. 

Après cet hallali. d'un nouveau genre, on fait 
la sieste ; la chasse ne reprendra que vers le' soir, 
car la chaleur est terrible et les chiens ont besoin 
de repos ; nous avons encore deux chasses en pers- 
pective et deux collations dans le genre de celle 
que je viens de décrire. 

26 Février. — Le total des trois chasses a donné 
le respectable tableau suivant : soixante-seize 
autruches et quatre-vingt-onze lamas ou guana- 

cos. 

Dans l'après-midi, je reprends le chemin de 
Ghoiquenilahué et mes chiens, très excités par 
leurs précédents exploits cynégétiques, poursui- 
vent toutes les bètes qu'ils aperçoivent. Ne trou- 
vant plus ni lamas, ni autruches, ils se rabattent 
sur les renards, très nombreux dans la région que 
nous traversons. 

J'ai beau appeler Lindo et Brasilera. Aussitôt 
qu'ils aperçoivent un animal quelconque, ils lui 



248 » VOYAGE ES PATAGO^IE 

doûDent la chasse et en deux secondes ont rejoint 
leur proie. 

Voici qu'un renard affolé sous la poursuite de 
mes chiens se jette dans Tarroyo; Brasilera et 
Lindo le suivent. Ils entourent la hête qui tout en 
nageant se défend avec rage et envoie de terribles 
coups de mâchoire à droite et à gauche. Mais bien- 
tôt elle est saisie à la gorg^ par Brasilera, étranglée 
et ramenée triomphalement sur la berge par mes 
deux lévriers. Je me trouve vite en possession de 
six renards que j 'abandonne aux oiseaux de la Pampa . 

Je rentre à Ghoiquenilahué, où je passe encore 
quelques jours et où je mets à profit mes loisirs 
pour compléter mes recherches ethnographiques. 

Un après-midi j'étais tranquillement assis sur le 
seuil de ma tente quand un vieil Indien se pré- 
senta devant moi. 

« Tiens, dis-je, après l'avoir examiné, je te 
reconnais. 

— Oui, je t'ai déjà vu aussi, me dit-il d'un air 
timide. C'était, si je m'en souviens, à la fête du 
Huecoun-Rouka. 

— En effet, et je me rappelle même que tu 
as voulu me gratifier d'un coup de couteau. 

— J'étais ivre; pardonne-moi, frère, je ne savais 
ce que je faisais. » 



UNE RÉCONCILIATION 249 

Et pour me prouver le prix qu'il attache à mon 
pardon, cet homme ajoute : 

« Quand je serai mort, tu pourras prendre mon 
squelette. Je te le donne. Mais tu sais, tu auras du 
mal à me faire cuire, car je suis gras, j'ai mangé 
beaucoup d'autruches et de guanacos. » 

Et en disant cela le vieux Tehuelche se frappe 
sur le ventre. 

J'ai peine à réprimer un éclat de rire. 

« Non, lui dis-je, je ne veux pas de ton sque- 
lette. D'ailleurs tu me parais en bonne santé^ et 
quand tu seras mort, je serai déjà rentré dans mon 
pays... 

— Cependant, reprend-il, tu tiens beaucoup à 
avoir nos squelettes, puisque tu as fait cuire mon 
cousin. Que fais-tu de nos ossements? 

— Je les place dans une caisse, répondis-je. 

— Et cette caisse, où la portes-tu ? 

— Dans mon pays. 

— Alors, les os de mon pauvre cousin vont 
quitter la Pampa pour toujours? 

— Oui, mais je les placerai en France sous une 
belle vitrine, dans un grand temple que Ton nomme 
Muséum et où une foule de visiteurs viendra les 
admirer. Ils seront bien mieux là qu'enfouis dans 
la terre. » 



250 VOYAGE EN PATAGONIE 

Ce raisonnement ne satisfait l'Indien qu'à demi, 
mais comme il se montre plein de bonnes disposi- 
tions, j'en profite pour Je mensurer. Cette petite 
opération le rend inquiet. Il croit que je vais lui 
jeter un sort. J'ai beau lui expliquer que je suis 
son ami et ne lui veux aucun mal, il s'éloigne de 
moi à reculons et prend bientôt sa course à travers 
la Pampa en proférant des parole» que je ne puis 
comprendre. 



# 



^ 



CHAPITRE XVIII 

MON DÉPART DK CHOIQUENILAHUÉ» — LA MARCHE DANS UNE CONTRÉE 
DÉSERTE. — UN AVENTURIER EXTRAORDINAIRE. — AUCENCIO. — JE 

RENCONTRE UN FRANÇAIS. 

LE 6 Mars. — C'est aujourd'hui que je quitte 
définitivement mon quartier général de Choi- 
quenilahué. Au moment du départ le guide araucan 
que j'avais engagé pour me montrer la route 
jusqu'à Santa Gruz ne se présente pas. Je le fais 
rechercher dans toute la vallée, mais en vain. 
J'apprends qu'il a quitté le campement la nuit 
dernière. Peut-être a-t-il eu peur que je ne le fasse 
bouillir en route. En tout cas je m'étais assuré le 
concours d'un autre guide. Le vieux Galchalpera, 
qui connaît le pays, doit venir me rejoindre du 
côté du rio Mayo. Jusqu'à ce point Rio (c'est le 
nom de mon nouveau gaucho) connaît la mon- 
tagne. 

Je fais mes adieux à Don Eduardo et me mets 
en marche avec mes deux compagnons. Nous tra- 
versons le Rio Senguer, escortés d'Indiens qui 



252 VOYAGE EN PAT AGONIE 

nous acclament et nous souhaitent bonne chance. 
Ils n'ont pas Tair terrible vraiment et je doute 
beaucoup que ce soient eux mes ennemis de la 
rivière Glaire. Je me retourne une dernière fois 
pour bien me pénétrer de la vue de cette vallée de 
Ghoiquenilahué, mon quartier général durant de 
longs mois... et en route pour le Sud. 

L'expédition se compose de quarante animaux : 
vingt-huit chevaux et douze mules. G'«st, on le 
voit, une vraie caravane. J'ai aussi avec mol, et ce 
ne sont pas mes moindres auxiliaires, Lindo et 
Brasilera, auxquels est venue s'adjoindre une autre 
chienne perdue dans la Pampa. Je la baptise la 
Picassa, à cause de sa couleur noire et blanche. 

9 Mars. — Après trois jours de marche, nous 
arrivons à la vallée du Rio Mayo. Nous avons dû, 
pour y pénétrer, traverser une immense pampa, 
déserte et uniforme. 

Jusqu'aux approches de Santa Gruz, nous allons 
voyager dans un pays complètement inhabité. Les 
Indiens eux-mêmes ont déserté ces parages pour se 
mettre, paraît-il, à l'abri des représailles d'un ban- 
dit mystérieux qui rançonne toute la contrée et 
dont les vols sont aussi nombreux que les guanacos 
d'Araucanie. 



UN AVENTURIER EXTRAORDINAIRE 253 

Cet écumeur de la Pampa se nomme Aucencio. 
Condamné par les tribunaux argentins, fait deux 
fois prisonnier, il a toujours réussi à s'échapper. 

C'est un être étrange, dont la vie est sans doute 
plus étrange encore. Les histoires les plus cu- 
rieuses courent sur ce bandit et ses coups d'au- 
dace sont célèbres dans toute la Patagonie. 

Aucencio est principalement un voleur de che- 
vaux et pour satisfaire cette singulière passion il 
emploie des ruses d'apache. 

Cependant, si cet homme est un voleur, c'est avant 
tout un détraqué, un déséquilibré. Il ne profite pas 
de ses vols. Il ne conserve que les animaux qui lui 
sont absolument nécessaires et massacre les autres. 
Aucencio est aussi un gourmet. Il n'aime que la 
langue de cheval. Dès qu'il a capturé quelques 
animaux, il les tue et leur coupe la langue : c'est 
le seul mets qui convienne à son palais délicat. 

Bien souvent les indigènes se sont mis à la pour- 
suite de cet être bizarre qui disparaissait toujours, 
comme un fantôme, au moment où on croyait le tenir. 

Maintenant il vit tranquille. Aucun Indien n'ose 
plus le poursuivre, et c'est à peine si l'on ose 
prononcer son nom ; on le considère comme l'éma- 
nation de l'Esprit du mal. 

Tel le Juif Errant de voyageuse mémoire, Aucen- 



254 VOYAGE EN PAT AGONIE 

cio circule sans trêve, à travers le territoire. Quand 
on le croit au Nord, on est tout étonné d'apprendre 
qu'il a commis un nouveau méfait dans le Sud. 

Partout où il passe, il sème l'effroi. Il habite, 
croit-on, la pleine montagne entre le lac Viedma 
et le lac Argentine, derrière le rio Leona. C'est 
toujours dans ces environs qu'il disparait quand 
on lui donne la chasse. Une chose singulière, 
et qui contribue étrangement dans l'esprit des 
Indiens à rendre Aucencio redouté, c'est que lui 
seul peut traverser les rapides du rio Leona où 
nombre d'indigènes ont été engloutis. 

La façon dont ce personnage de Fenimore Goo- 
per capture les chevaux est assez curieuse. Il se 
dissimule dans la pampa derrière un guanaco mort 
et imite à la perfection le cri de cet animal. Il a 
soin, notons-le, de se cacher derrière un guanaco 
mâle, bête très difficile à forcer et que les Indiens 
ne poursuivent jamais pour cette raison. A la nuit 
tombante il sort de derrière sa dépouille et vêtu de 
peaux de lion, au nez des Indiens terrifiés, il enlève 
les tropillas. Quelquefois, avec une audace sans 
pareille, il vient tranquillement, en plein jour, 
prendre un cheval tout sellé qu'un Indien a attaché 
à un piquet près de sa tente. Il saute sur la bête 
et laisse à sa place son cheval fourbu. 



AUCENCIO 255 

Un jour, poursuivi par les troupes de la police, 
n'eut-il pas Taudace de voler leurs montures à ceux 
qui le « filaient » ! 

Un volume ne suffirait pas pour raconter les 
faits et gestes de cet aventurier extraordinaire 

. 12 Mars. — C'est en vain que nous attendons 
Galohalpera. Jusqu'à présent nous n'avons aucune 
nouvelle de lui, et, comme nous ne pouv9ns 
rester continuellement dans la vallée du Rio Mayo, 
je donne le signal du départ. 

.ÎN'ous allons camper à six lieues plus loin vers 
le Sud, auprès d'une lagune où les outardes abon- 
dent. Soudain un des gauchos me montre à l'hori- 
zon une colonne de fumée qui s'élève lentement. 

« C'est sans doute Galchalpera qui nous fait 
des signaux. 

— C'est probable. Il faut lui répondre. > 

Nous embrasons un vallon voisin et nous atten- 
dons un peu inquiets, car dans cette contrée il faut 
toujours se méfier des colonnes de fumée. C'est, 
en effet, l'une des ruses du terrible Aucencio 
d'allumer des feux dans la pampa à l'époque où 
les Indiens se déplacent ; ceux-ci, croyant à la 
visite de l'un des leurs, répondent de même et 
lui indiquent ainsi l'emplacement du campement. 



256 VOYAGE EN PATAGONIE 

Le lendemain ils sont étonnés de ne plus retrou- 
ver leurs chevaux. 

« Si c'était un signal d'Aucencio? me dit Juan. 

— Ce serait fort désagréable, car le bandit pour- 
rait bien nous dévaliser. 

— Nous dévaliser ! reprend Juan avec indigna- 
tion ; mais est-ce que je ne suis pas là, moi ? 
Aucencio est un homme après tout et un homme en 
vaut un autre. Partout où il passe, rien ne s'oppose 
à ce que je le suive... et j'aurais sa peau, soyez-en 
sûr, s'il se hasardait à venir dans ces parages. 

— En attendant, repris-je, il aurait peut-être la 
langue de nos chevaux. > 

Juan est furieux. Je réussis cependant à le' cal- 
mer en lui faisant comprendre qu'il est imprudent 
de s'exposer à un péril quand on peut l'éviter. 

Les feux brûlent toujours dans le lointain et 
nous ne voyons rien venir. Décidément Galchal- 
perame manque aussi de parole; il ne nous rejoin- 
dra plus maintenant. 

La nuit venue, nous ne dormons que d'un œil. 

Le lendemain matin je vais avec Rio explorer 
les environs où je découvre quelques sépultures 
indigènes que je m'empresse de fouiller. J'étais 
très occupé à mon travail de fossoyeur et je ve- 
nais de découvrir un superbe crâne poli et luisant 



j 



RENCONTRE D'UN FRANÇAIS 257 

quand je vis dans le lointain venir deux cavaliers. 

Je continuais mon travail sans m'occuper 
d'eux, pensant avoir affaire à des Indiens se ren- 
dant à Santa Gruz. Aussi mon étonnement fut-il 
grand quand je m'entendis interpellé. 

« Tiens, c'est encore vous, me cria-t-on en fran- 
çais! Mais vous êtes partout ! » 

Je lève la tète et je reconnais mon compatriote 
Moreteau, coiffé d'un chapeau melon dont il avait 
coupé les bords. Gela lui donne une physionomie 
étrange. Aussi ne puis-je m'empêcher de rire en 
lui tendant la main. 

« Mais que faites-vous par ici, lui dis-je? 

— Pas grand'chose pour le moment; je suis 
détaché dans ce coin des Cordillères (et il me 
montre du doigt une cime blanchâtre) pour relever 
les limites chilo-argentines. Mais depuis plusieurs 
jours je n'ai plus de vivres; j'attends des approvi- 
sionnements.... J'ai beau faire des signaux, je ne 
vois rien venir.* 

— Alors, ces feux qui m'ont tant intrigué ? 

— C'est nous qui les avions allumés. » 

Je propose à mon compatriote de l'emmener à 
mon campement et de partager avec lui le peu de 
charqué qui nous reste. Mais généreusement il s'y 
refuse, 



2Ô8 VOYAGE EN PATAGONIE 

« Non, dit-il, vous allez vers le Sud où vous ne 
pourrez trouver aucune provision,... vous ne devez 
pas vous démunir. J'ai des camarades dans les 
Andes, ils viendront bientôt à mon secours. 

D'ailleurs, dès demain je tuerai ma yegua ma- 
drina ; elle est bien maigre, il est vrai, mais cela 
nous permettra d'attendre. » 

EtMoreteau me demande d'aller passer la soir^ée 
chez lui. Son campement est situé du côté des Cor- 
dillères, à quelques lieues du mien; j'accède à son 
désir, heureux de rester quelques heures avec lui. 

J'ai dans la journée pris un tatou ; nous le met- 
tons dans une marmite avec de l'eau, nous y 
ajoutons du chah, racine indigène qui pousse 
sur les bords d'une rivière voisine, et nous faisons 
un excellent pot-au-feu. 

Le dîner fini, tout en dégustant un café incolore 
et sans sucre, nous échangeons nos impressions sur 
les hasards de la vie nomade ; puis je me couche 
sous des couvertures que m'a prêtées Moreteau. 



^r 



CHAPITRE XIX 

LES AVENTURES DE RIO. — CAPTURE d'uNE VACHE SAUVAGE. — TROIS 
MULES NOUS QUITTENT LA NUIT ET REMONTENT AU NORD. — CHASSE 
AU PUMA. — UNE DISPUTE AU CAMPEMENT. — MON EMBARQUEMENT 

SUR LE « VILLARINO ». 

LE 15 Mars. — Le lendemain je retourne à 
nion campement. En route je trouve Juan 
venu à ma rencontre. Nous longeons une chaîne 
de collines, quand tout à coup ma petite chienne, 
Brasilera, vive comme Téclair, grimpe sur les 
versants, le nez piqué en terre; elle suit une piste. 
Un puma (lion d'Amérique) se défile dans la 
montagne, puis, apercevant la chienne qui vient 
dans sa direction, il s'aplatit à terre derrière un 
buisson, prêt à sauter sur la malheureuse hôte 
inconsciente. Nous nous précipitons, nous appelons 
la chienne, mais elle n'entend rien, quand par 
bonheur elle perd la trace qu'elle suivait et passe 
loin du fauve qui la guettait. Celui-ci, voyant sa 
proie lui échapper et inquiet de notre présence, 



260 VOYAGE EN PATAGONIE 

se sauve et s'enfonce dans une gorge boisée ; nous 
nous lançons à sa poursuite, mais le bois est trop 
épais et nous devons bientôt abandonner la cbasse. 

Nous arrivons au campement où Rio, que nous 
trouvons tout ému, nous raconte Taventure sui- 
vante : , 

« J'étais, dit-il, accroupi derrière un arbre, oc- 
cupé à « regarder pousser Tberbè > quand tout à 
coup, en relevant les yeux savez- vous ce que je 
vis? 

— Aucencio, répondîmes-nous en cbœur. 

— Non,... un puma. 

— Encore ! 

— Oui, un grand puma à Tair féroce qui arri- 
vait droit sur moi. Que faire? Je n'avais pas d'armes, 
pas de fusil, pas même de couteau. 

« Le fauve avançaittoujours. Alors j'eus une idée. 
Je ramassai une poignée de sable et la jetai à la 
bête qui, surprise, fit soudain volte-face et regagna 
en courant la montagne. 

— C'est égal, dis-je, pour un lion, le puma n'est 
guère courageux. 

— Ce n'est certes pas moi qui m'en plaindrai, 
reprit Rio, mais je vous assure qu'on éprouve 
quand même un petit frisson en voyant devant soi 
\in puma au i^oment o^^ l'on s'j^ attend \e moins, if 



CAPTURE D'UNE VACHE SAUVAGE 261 

16 Mars. — Nous sommes campés sur les bords 
du rio Guinguel et nous venons à peine de nous 
installer pour passer la nuit quand nous entendons 
à cent mètres environ un terrible mugissement, et 
aux dernières lueurs du crépuscule nous aperce- 
vons une énorme vache sauvage qui paît dans 
la vallée. Nous nous réjouissons, car la viande 
allait bientôt nous faire défaut. 

« Je vais capturer cette bète, » dit Juan. 

Et le courageux gaucho, s'armant d'un lasso, 
enfourche sa jument et fond sur Tanimal. 

Bientôt dans la vallée retentissent des mugisse- 
ments répétés ; Juan est aux prises avec la vache. 

Quelques minutes après, je vois apparaître mon 
gaucho triomphant. Il mène à sa remorque l'a- 
nimal, qui se débat furieusement et tire de toutes 
ses forces sur l'attache en cherchant à la rompre: 
Parfois la vache s'élance frémissante, une écume 
sanglante aux naseaux, sur le vaillant chasseur 
qui l'évite en faisant décrire un crochet h sa mon- 
ture. Mais la nuit est noire et il est impossible de 
servir la bète au couteau. Je saisis ma carabine 
et lui loge une balle dans le côté ; la blessure n'est 
pas mortelle. La vache fait un bond formidable et 
le lasso se casse. Juan a un lasso de réserve, il 
s'élance de nouveau à la poursuite de la bête. 



262 VOYAGE EN PAT A GO ME 

qu'il capture une seconde fois. Alors Rio enfour- 
che son cheval et, armé de ma carabine, va 
rachéver. Demain nous la dépècerons et ferons une 
ample provision de charqué. 

17 Mars. — Nous sommes obligés de rester 
quelques jours sur les bords du Guinguel pour 
faire sécher notre charqué et nous abandonnons 
sur place les trois quarts de la vache laquelle, 
entre parenthèses, est un vieux taureau de taille 
gigantesque. Quel malheur que Moreteau ne soit 
pas là ! Il aurait pu se réapprovisionner et n'eût 
pas été obligé de tuer sa pauvre jument! 

21 Mars. — A partir du Guinguel, nous devons 
nous diriger à la boussole; mais comme la boussole 
n'indique point les endroits où il faut passer pour 
se procurer de Teau, je suis obligé de m'en rappor- 
ter au flair de mes gauchos. Nous allons coucher 
dans un petit vallon arrosé par un ruisseau lim- 
pide. Cet arroyo porte sur les cartes le nom de 
Auk-Guirl. 

Je reste deux jours dans cette contrée gaie et 
verdoyante à chasser Tautruche et à faire des 
recherches anthropologiques. 

24 Mars. — Nous continuons notre marche au 



TROIS MULES ÉGARÉES 263 

petit bonheur, nous efforçant de suivre à la piste la 
route tracée par les anciennes caravanes indien- 
nes. Des crottins de chevaux desséchés rencon- 
trés de distance en distance nous indiquent que 
nous sommes dans la bonne voie. 

Après avoir parcouru environ trente-cinq kilo- 
mètres au milieu d'une contrée rocailleuse et 
accidentée, nous aboutissons à un cirque étroit 
fermé par de hautes collines. 

Le long des flancs abrupts de ces masses de rocs 
coule un petit arroyo près duquel nous installons 
notre campement. Le lendemain, quand nous vou- 
lons reprendre notre route, il nous manque trois 
mules, et il nous est impossible de continuer le 
voyage avant de les avoir retrouvées. 

Serait-ce une farce d'Aucencio ? 

Juan se met immédiatement en campagne. 

« Si c'est ce misérable Aucencio qui a fait le 
coup, nous dit-il, je rassomme avec mes boleado- 
ras. 

— Il faudrait d^abord l'apercevoir, dis-je. 

— Oh! je l'apercevrai bien. » 

Dans l'après-midi Juan rentre harassé. Il n'a pas 
vu les mules. 

« Les rosses, dit le gaucho, elles ont déjà 
retraversé l'Auk-Guirl. J'ai suivi leur trace jus- 



264 VOYAGE EN PAT AGONIE 

qu'au fleuve. Mais je suis sûr que ce n'est pas 
Aucencio qui les a volées. Elles s'en retournent 
tranquillement en suivant la route que nous avons 
prise. Elles doivent avoir maintenant une terrible 
avance et qui. sait où je pourrai les rejoindre. Dès 
demain je repartirai en emmenant avec moi un 
cheval de réserve. » 

Le lendemain il fit comme il l'avait dit. 

Pendant qu'il recherche les mules, j'explore la 
région. 

Derrière les collines bordant notre campement 
s'étend une immense vallée qui s'ouvre de l'Ouest 
à l'Est. On l'appelle vallée du Rio Deseado*. Par- 
tout des marais immenses et des ruisseaux fangeux. 
C'est en vain que me fiant aux cartes que j'ai sous 
les. yeux je cherche le Rio Deseado qui y est indi- 
qué. Je ne trouve aucune trace de cette rivière. Du 
côté de l'Atlantique, Burmeister fit d'ailleurs la 
même remarque. Le Rio Deseado n'existe donc 
pas. C'est une chimère née dans l'esprit des pre- 
miers conquérants espagnols, sans doute assoiffés, 
et qui donnèrent pompeusement le nom- de fleuve 
à un méchant ruisseau. 

Au détour d'une sierra, une caverne s'ofire à 
moi. Elle a environ douze mètres de fond sur 

1. Fleuve Désiré. 



.J 



UNE CAVERNE DE L'AGE DE PIERRE 267 

quatorze de large. Elle a dû être habitée, car les 
parois en sont noircies par la fumée. Sur le sol 
une épaisse couche de poussière blanche indique 
que cette habitation est désertée depuis longtemps. 
En creusant un peu, je trouve un épais lit de cen- 
dres et des ossements de lamas. Une flèche de 
silex, que je découvre à l'entrée, m'indique que 
cette caverne servit d'habitation lors de l'âge de 
pierre patagonique. J'appelle cette grotte « la 
Caverne de l'Homme >. Quelques centaines de 
mètres plus loin, sur un rocher, j'aperçois des 
hiéroglyphes peints en rouge. Les collines avoisi- 
nantes sont jonchées de sépultures» C'est sans 
doute là qu'ont dû être enterrés les habitants de la 
caverne. « 

Je rentre le soir très fatigué et très inquiet, car 
Juan n'est pas revenu. Il nous sera impossible de 
rester longtemps dans ce coin où le gibier manque 
totalement. Nous devons, pour l'instant, nous con- 
tenter de notre charqué de vache | mais il est 
devenu dur comme du bois et presque impossible à 
mâcher. Pour l'amollir un peu, nous devons le 
broyer entre deux pierres. 

2 Avril. — Voici déjà une semaine que je moisis 
dans ce campement, et je n'ai encore aucune nou- 



268 VOYAGE EN PATAGONIE 

velle de Juan ; il sera sans doute remonté jusqu'à 
Ghoiquenilahué ; c'est Tavis de Rio, et Juan, dans 
cette dernière hypothèse, sera ici ce soir ou 
demain, me dit mon gaucho.. 

Je suis déjà rentré sous ma tente et je com- 
mence à m'endormir quand un aboiement prolongé 
de Lindo m'annonce qu'il se passe auprès du cam- 
pement quelque chose d'insolite. Je tends l'oreille. 
Mais les chiens n'aboient déjà plus et sortent en fré- 
tillant de la queue. C'est un ami qui arrive. En effet, 
c'est Juan. Le brave gaucho ramène les trois mules : 

« J'ai dû les suivre à la trace jusqu'à Ghoi- 
quenilahué, et là je les ai retrouvées mêlées aux 
autres animaux de la vallée avec lesquels elles 
avaient vécu longtemps, me dit Juan, heureux de 
nous retrouver. 

— Mais vous devez être fatigué? 

— Non, pas trop. > 

Et cependant le malheureux vient de parcourir 
une distance de cinq cents kilomètres en six jours, 
avec un peu de charqué pour toute nourriture. Des 
hommes de la trempe de Juan sont raresr. Leur 
résistance n'a d'égale que leur courage. 

3 Avril. — Nous continuons notre marche vers 



UN RAGOUT D'AUTRUCHE 269 

le Sud et traversons la grande vallée du Deseado. 
La nuit vient nous surprendre et nous sommes 
obligés de camper sans avoir trouvé d'eau. Il y a 
bien aux environs un lit de rivière, mais il est des- 
séché. 

4 Avril. — Le jour paraît à peine que nous en- 
tendons dans le lointain des cris d'outarde. Nous 
sommes sauvés, Teau est proche. Nous nous met- 
tons en route, nos chiens s'emparent de deux jeunes 
autruches ; enfin, après deux kilomètres de marche 
nous arrivons à une lagune où pullulent des 
canards, des flamants et des outardes en très 
grand nombre. Je baptise cet endroit du nom de 
( Lagune des Outardes ». 

Je prends mon fusil et je tire quelques-uns de 
ces oiseaux. 

Nous descendons rapidement vers un petit cours 
d'eau qui serpente à travers la plaine et là, nous 
mettant à plat ventre, nous buvons gloutonnement 
à même le ruisseau. Nous allumons ensuite du 
feu et fabriquons un excellent ragoût d'autruche. 
On ne saurait s'imaginer ce qu'est un ragoût d'au- 
truche servi dans la Pampa. C'est exquis, savou- 
reux, délicieux, surtout quand on vient de pas- 
ser unç semaii^e à sç woumy de charqué. 



j 



■ •' 



270 VOYAGE EN PATAGONIE 

Après être restés deux jours dans cet endroit 
charmant où nous avons trouvé de tout à profu- 
sion, nous poursuivons notre route vers Santa 
Gruz. Nous traversons une série d'arroyos qu'om- 
bragent de ravissantes collines aux teintes roses, 
blanches, rouges et jaunes. Ce sont les cerros 
de la Pintura^f c'est-à-dire la contrée dans la- 
quelle les Indiens viennent chercher la couleur 
qu'ils emploient pour enjoliver leurs manteaux, 
leurs selles et même leurs visages. Nous traver- 
sons des routes escarpées et suivons de petits sen- 
tiers bordés à droite et à gauche par des précipices 
insondables, véritables abîmes qui effrayent et at- 
tirent tout à la fois. Nous remarquons un pic assez 
bizarre que l'on a surnommé el gorro de Poivre, 
Ce qui signifie la casquette de Poivre. J'appris 
que ce Poivre était un de mes compatriotes en 
voyage d'agrément dans cette contrée. Il faisait 
une concurrence déloyale au brave maréchal Bu- 
geaud, en portant une casquette étrange qui ne 
devait pas manquer de fixer l'attention de ses com- 
pagnons. 

9 Avril. — Nous campons près de l'arroyo de 
Los Caracoles : curieux, cet endroit. A l'horizon 

1. Collines de la Peinture. 



CHASSE AU PUMA 271 

une nappe blanchâtre formée de sel s'étend à perte 
de vue entre les collines. 

Je pars avec Juan à la recherche de quelques 
autruches. Nous marchons le long d'une côte 
boisée quand tout à coup, derrière un buisson, 
nous apercevons un animal qui remue. Nous ap- 
prochons et aussitôt nous voyons s'élancer un su- 
perbe lion qui gagne rapidement la montagne, 
suivi par nos chiens. Nous nous mettons à sa pour- 
suite; je tremble pour mes pauvres lévriers. 

Lindo est un vieux chien madré qui a déjà eu 
maille à partir avec les faiives ; il porte sur son 
dos des cicatrices glorieuses ; aussi se tient-il 
prudemment à distance. Mais mes deux autres 
chiennes, Brasilera et la Picassa, mordillent impi- 
toyablement les jarrets du puma et je crains à tout 
instant qu'un coup de griffe de la terrible bète ne 
les éventre. 

Heureusement, le puma, effrayé par notre pré- 
sence, se sauve sans chercher à se défendre. Il 
redescend dans la Pampa et, bientôt, serré de 
près, il fait face et ouvre une large gueule 
effroyablement armée. Juan, du haut de sa mon- 
ture, assène sur le crâne de l'animal un formida- 
ble coup de boleadora. Le puma perd l'équilibre, 
puis se redresse en poussant un long rugissement. 



272 VOYAGE EN PAT AGONIE 

Je descends alors de cheval et tire sur la bète 
un coup de revolver. La balle frappe le roi du 
désert patagoniquô en plein cœur ; il chancelle un 
instant et tombe raide mort. Aidé de Juan, je charge 
notre victime sur ma monture ; ce n'est pas chose 
facile. Le fauve est de forte taille; il mesure exac- 
tement 2'°30 du museau à la queue. 

Nous regagnons doucement notre campement. 
Mes lévriers ont Tair d'être ravis de Tav^nture. 
Ils marchent ûèrement à nos côtés, tels des sol- 
dats accompagnant les dépouilles opimes. 

16 Avril. — Après plusieurs jours de marche 
dans un pays uniforme où nous n'avons rien pour 
nous guider, nous arrivons sur les bords d'une 
large rivière .que je reconnais pour être le Rio 
Ghioo. Nous y établissons notre campement. Dans 
l'après-midi nous avions pris une autruche ; une 
discussiori surgit à ce propos entre Juan et Rio. 
Ce dernier soutient que cette autruche a été cap- 
turée par ma chienne Brasilera ; Juan prétend au 
contraire que c'est lui qui Fa prise avec ses bolea- 
doras. Bientôt la discussion dégénère en dispute, 
et soudain Rio, roulant son poncho autour du bras, 
tire son couteau et invite Juan à venir vider la 
querelle en champ clos à la mode des gauchos. 



' TV— ' 



rwjs 



RÉCONCILIATION 273 

Je n'ai que le temps de m'interposer entre les deux 
adversaires qui se regardent avec des yeux furi- 
bonds. J'ai toutes les peines du monde à leur 
faire entendre raison. Finalement je parviens à les 
calmer et ils se réconcilient. Quel bonheur que je 
me sois trouvé là! Sans ma présence, ces deux 
braves garçons se coupaient la gorge» poussés 
par cette vieille fierté castillane qui n'admet pas de 
démenti. 

23 Avril. — Maintenant, devant nos yeux s'é- 
lève un pic d'étrange aspect. Les Indiens l'ap- 
pellent Kmauaich, et Burmeister, l'explorateur ar- 
gentin dont j'ai déjà eu lîoccasion de parler, lui 
donna le nom de cerro de la Ventana (pic de la 
fenêtre) en raison de sa forme curieuse. Là con- 
trée est des plus fertiles. On y trouve du gibier 
et de l'eau. Des lamas tranquilles paissent dans 
la plaine que sillonnent d'innombrables autruches. 

L'une d'elles nous fournit l'occasion d'une chasse 
mouvementée. Poursuivie par nos chiens et accu- 
lée à la rivière, elle se jette bravement dans l'eau. 
Bientôt nos lévriers sont sur ses traces, et nous- 
mêmes, éperonnant nos montures, nous nous lan- 
çons dans le Rio Ghico. Nous enfonçons profon- 
dément dans les eaux du fleuve, mais enfin nous 



è76 VOYAGE EN PAT AGONIE 

parvenons sur l'autre rive où nous trouvons nos 
chiens qui se sont rendus maîtres de Tautruche. 

Nous apercevons aussi, dans la vallée, des vaches 
qui broutent au milieu d'un îlot formé parles diffé- 
rents bras de la rivière. Près de cette rivière s'élève 
un rancho habité par une famille de métis. Le chef 
de la famille, un nommé Ledesma, m'invite à me 
reposer sous son toit. C'est le premier habitant 
que nous rencontrons depuis notre départ de Ghoi- 
quenilahué, situé à mille kilomètres au Nord. 
Pourtant la plupart des contrées que nous venons 
de traverser sont fertiles, mais les Indiens les 
ont désertées par crainte d'Aucencio ! 

Encore quatre jours de marche et nous attein- 
drons le Rio Santa Gruz, le plus important des 
fleuves de la Patagonie australe. Avec ses eaux 
profondes, rapides et glacées, le Rio Santa Gruz res- 
semble plutôt à un torrent. Il esta peine navigable. 

Le sous-préfet maritime, prévenu de notre arri- 
vée, erfvoie des barques au-devant de nous. 

Nous chargeons sur ces embarcations -tout le 
matériel de notre expédition, et sans trop d'en- 
combre nous arrivons à la sous-préfecture où l'on 
nous reçoit à l'européenne. 

Voici de longs mois que je ne suis plus ha- 
bitué au confortable des gens civilisés : aussi 



1 



RETOUR EN FRANCE 279 

meorois-je transporté dans quelque pays enchanté. 

Je passe là trois journées délicieuses au mi- 
lieu de gens qui me traitent avec toutes sortes 
d'égards. Je leur laisse en garde mes collections 
et je me dirige sur Gallegos pour y rejoindre 
le Villarino qui doit me ramener à Buenos-Ayres. 

Le 19 Mai, nous levions Tancre et nous voguions 
vers la Terre de Feu, pour de là revenir à la capi- 
tale de la République Argentine. 

Mon voyage avait duré seize mois ; j'avais par- 
couru en tous sens Tun des pays les plus curieux 
et les moins connus du monde. Je revenais en- 
chanté des résultats de ma mission. J'avais accompli 
à cheval un trajet de cinq mille kilomètres et je 
rapportais des documents inédits sur ces races de 
TAmérique Australe, race^ qui tendent à disparaître 
du globe sous la poussée civilisatrice et barbare de 
l'alcool. 

Je souhaite que d'autres aillent visiter cette 
région lointaine. Ils y trouveront des ressources 
sans nombre et y feront de curieuses découvertes. 

Je sais, maintenant, que la Patagonie n'est pas 
ce pays aride au climat desséchant que les dic- 
tionnaires de géographie prétendent inhabitable. 
On peut la comparer à la plus fertile de nos colo- 
nies, et je suis certain qu'elle réserve d'agréables 



1 



280 VOYAGE EN PAT AGONIE 



surprises à ceux (jui ne craindront pas d'aller 
rexplorer à leur tour. Il y a là une vraie mine à 
exploiter tant au point de vue agricole qu'au point 
de vue industriel. Le climat tonifiant qui règne dans 
ces contrées convient particulièrement à nos races 
de TEurope septentrionale et le jour n'est peut-être 
pas très éloigné où ces immenses territoires, au- 
jourd'hui déserts et incultes, seront une source 
de richesses prodigieuses pour le gouvernement 
qui aura sa y implanter son autorité, et y déverser 
un torrent migratoire. 

Je crois avoir dans cet ouvrage suffisamment 
indiqué les points où pourrait se porter l'acti- 
vité des colons et je pense avoir donné un aperçu 
véridique des mœurs et coutumes des habitants 
des terres australes. Si par les renseignements que 
l'on vient de lire j'ai pu quelquefois intéresser ou 
instruire j'en serai heureux et ne regretterai point ^Ji; 
les dures étapes qu'il m'a fallu parcourir. Mon 
but était d'être utile. Puissé-je l'avoir atteint! 



•• 






FIN 



ï 



' \ 



TABLE DES MATIERES 



A Henry de la Vaulx I 

Avant-Propos 1 

CHAPITRE I 

Carmen de Patagones. — Viedraa. — La traversée du 
Rio Negro par ma cavalerie. — La composition de 
mon expédition. — Mariano Linarès. — Curieuses 
trouvailles 5 

CHAPITRE II 

Je suis considéré comme un sorcier. — La capture de 
vaches sauvages. — Nicanor Bosch quitte l'expédition. 23 

CHAPITRE III 

Retour à Viedma. — La Galera. — Les Amazones 
Peaux-Rouges 37 

CHAPITRE IV 

L'île de Ghoel-Choel. — Un duel au clair de la lune. . . 43 

CHAPITRE V 

Namuncura, roi de la Pampa. — Le départ de Choel- 
Choel. — Course de chevaux. — Une fête entre Gau- 
chos. — Un bureau télégraphique bien achalandé. . . 49 



282 VOYAGE EN PATAGONIE 

% 

CHAPITRE VI 

Passage d'une Iraversia. — Le village de Rocca ; sa posi- 
tion stratégique. — Une inaction désespérante. . . , 



m 



CHAPITRE VII 

La traversée d'un fleuve de mille mètres. — Juan tomb(3 
malade. — L'inondation de notre campement. — La 
marche vers le sud. — Un orage sur les hauts pla- 
teaux. — La générosité d'un patagon 

CHAPITRE VIII 

Le vallon de Quersqueley. — Les tentes indigènes. — 
ndres et belles-mères. — Le capiteneko Kumilaf. . 



,-^ ^. Gendres « 



CHAPITRE IX 



67 



95 



Ma réception chez le cacique Saihuéqué. — Un Ninian- 
Doumoun. — Ce que l'on appelle Caroutiar. — Ma vie 
au campement indigène i • . 109 



CHAPITRE X 

La célébration du Kamarouko. — Les chevaux peints. 
• La poursuite du mauvais sort. — Les danses . . . 



131 



CHAPITRE XI 

Repas indigène. ~ Je quitie le campement de Saihué- 
qué. — Une journée pénible. — Le retour de mon 
brave Juan ; j'organise un banquet 



145 



CHAPITRE XII 

Nous continuons la marche vers le sud. — La vallée du 
Teca. — Un panorama grandiose. — Le campement de 
Sakamata. — Le Wouelleyai 



153 




TABLE DBS MATIÈRES 283 

CHAPITRE XIII 

Le retour du Cacique. — Sakamata s'intéresse à la 
France. — Un grand palabre. — Jeux et plaisanteries 
indigènes. — Un feu d'artifice en Patagonie. — La 
neige. — J'installe mon quartier général dans la val- 
lée de Ghoiquenilahué 167 

CHAPITRE XIV 

Cuisine macabre. — Mon projet de mariage. — Une 
excursion aux lacs Colbué et Munsters. — Un para- 
dero indigène 187 

CHAPITRE XV . t 

En marche pour la colonie du Ghubut. — La construc- 
tion d'une route en Patagonie. — El Valle de Los 
Martiros. — Une colonie prospère. — Retour à Ghoi- 
quenilahué. — Un record de vitesse . . . ' 201 

CHAPITRE XVI 

La sépulture d'un fils de Cacique. — Croyance des indi- 
gènes à une vie future. — Célébration du Huecoun- 
Rouka. — Gomment je fus attaqué Y)ar un Indien. — 
Spadassin tehuelche 215 

CHAPITRE XVII 

Gîircia me quitte. — Une nouvelle preuve du dévouement 
de Juan. — Grande chasse indigène. — Une réconci- 
liation 235 

CHAPITRE XVIII 

Mon départ de Ghoiquenilahué. — La marche dans une 
contrée déserte. — Un aventurier extraordinaire. — 
Aucencio. — Je rencontre un Français ....... 251 



284 



VOYAGE EN PATAGONIE 



CHAPITRE XIX 

Les aventures de Rio. — Capture d*une vache sauvage. 
— Trois mules nous quittent la nuit et remontent au 
nord. — Chasse au puma. — Une dispute au campe- 
ment. — Mon embarquement sur le Villarino. . . . 



259 



LeTanels-Perrat — Imp. ChAté db l'Abiax, îB, toc Froinom. 



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